‹ Paris, promenades dans les vingt arrondissementsChapitre 21 sur 40 · DESSIN DE JEAN BÉRAUD · texte numérisé non relu

DESSIN DE JEAN BÉRAUD

Les habitants de la rue de Laval n’ont pas eu du reste l’initiative de ce genre de protestation; il s’en produisit une semblable à quelques pas de là en 1848, quand la rue Coquenard fut dénommée rue Lamartine. Cette fois, comme l’autre, l’édilité a souri et laissé faire.

Une façade tapageuse, dont la porte est gardée par un suisse en grande livrée, s’élève à notre gauche : c’est le cabaret du Chat noir ; l’hôtel de Chatnoir ville, le cabinet de rédaction d’un journal illustré; en somme, un établissement original où l’art et la fantaisie se manifestent sous des formes diverses. C’est au Chat noir que s’est révélé le peintre Willette; c’est au Chat noir que M. Caran d’Ache a montré pour la première fois ses ingénieuses ombres françaises; c’est au Chat noir qu’à la fête du 14 Juillet on organise des courses de voitures à bras pour l’amélioration de la race des hommes de peine ; c’est là enfin que, si votre physionomie n’a point l'heur de plaire au patron, vous serez poliment invité à aller vous faire servir ailleurs des consommations affadies.

La rue Victor-Massé nous a conduit au carrefour formé par la belle avenue Trudaine et la rue des Martyrs, au haut de laquelle se trouve l’école primaire supérieure de jeunes filles; nous sommes à deux pas du cirque Fernando, dont les représentations sont fort suivies; mais nous ne saurions parler de ce spectale sans répéter ce que nous avons dit à propos du cirque des Champs-Elysées.

Sur l’avenue Trudaine, nous trouvons deux établissements d’instruction publique : le collège Rollin et l’École commerciale. Le collège Rollin, dont la fondation remonte à l’année 1822, s’est installé en 1876 dans les spacieux bâtiments édifiés sur l’avenue Trudaine par M. Napoléon Roger. Nous ne ferons pas parcourir à nos lecteurs les classes sàines et aérées de l’établissement, nous ne les conduirons ni dans les vastes réfectoires, ni dans les dortoirs admirablement aménagés au point de vue de l’hygiène aussi bien qu’au point de vue de la décence, nous ne leur ferons point parcourir ses cours et ses parloirs pavés de mosaïques; nous leur signalerons seulement la belle disposition de la

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cour d’honneur entourée d’une colonnade formant préau couvert et décorée d’une statue de Rollin dont M. Début est l’auteur. Dans la chapelle, où les exercices du culte sont dirigés par un aumônier attaché au collège, ils remarqueront, pieux souvenir, une plaque commémorative rappelant les noms des élèves de l’institution morts pour la patrie pendant la dernière guerre.

Le collège Rollin reçoit des internes, des demi-pensionnaires et des externes; il prépare, en quatre années d’études, ses élèves aux deux baccalauréats.

L’École commerciale, qui fait face au collège Rollin, s’est édifiée en 1863 sur les restes des bâtiments d’un ancien abattoir ; elle est placée sous le patronage de la Chambre de commerce; les enfants, tous externes, y sont admis dès l’âge de huit ou neuf ans; les professeurs, agrégés de l’Université, préparent leurs élèves aux carrières bureaucratiques et administratives ; les langues anglaise, allemande, italienne et espagnole y sont enseignées; des cours spéciaux sont consacrés aux mathématiques, à la comptabilité, au droit commercial, au dessin d’après la bosse. Les commerçants de la Plata, de la Rolivie, de l’Amérique du Sud, recrutent à cette école leurs meilleurs commis, nous pourrions dire leurs meilleurs collaborateurs.

A notre gauche, dominé par les hauteurs de Montmartre, les constructions de l’église du Sacré-Cœur, celles du nouveau réservoir, et les verdeurs du square Saint-Pierre, vous apercevrez le square d’Anvers; il est planté d’arbres jeunes encore et égayé de parterres fleuris; une colonne un peu maigre s’élève à son centre et supporte un groupe d’une belle allure : la Paix armée de M. Coutan ; les statues de Sedaine et de Diderot, œuvres de M. Lecointe, décorent ses quinconces.

Rue Rochechouart, sur la façade d’une maison basse, aujourd’hui disparue, vous auriez pu voir encore en 1889 deux jolies reproductions des naïades de Jean Goujon, qui décorent la fontaine des Innocents. Plus bas, vous trouverez la salle Pleyel, où nous souhaitons, si vous êtes amateur de

NEUVIÈME ARRONDISSEMENT. — OPÈKA. 5

bonne musique, qu’une soirée vous laissele loisir d’entendre un concert.

En suivant l’itinéraire indiqué en tête de ce chapitre, après avoir passé devant l’hôtel du Petit Journal, récemment agrandi et dont la façade postérieure est rue Lamartine, vous arriverez au square Montholon.

Le square Montholon, établi en 1863, est fréquenté par la bourgeoisie du quartier; de hauts arbres ombragent ses six pelouses encadrées de plates-bandes; trois jolis groupes d’enfants le décorent; ils sont dus au ciseau délicat de Claude Vignori ; à l’énergique groupe en bronze de M. Mercié: Gloria victis , qui s’élevait en face de l’entrée principale, on a substitué, en 1889, une jolie œuvre de Rolard : Monnaie de singe .

La synagogue de la rue Buffault, monument d’un bon style, a récemment remplacé un temple modeste établi au fond d’une cour rue Lamartine. Il est consacré au culte israélite du rite portugais, dont quelques pratiques et la prononciation de l’hébreu diffèrent un peu des pratiques et de la prononciation du rite allemand. Pour la description intérieure nous renverrons à celle que nous avons faite déjà des temples de la rue des Tournelles et de la rue Notre- Dame-de-Nazareth; à celle aussi que l’importance de l’édifice nous obligera à faire tout à l’heure, du temple de la rue de la Victoire.

Dans la rue Cadet nous rencontrerons l’hôtel du Grand Orient de France, centre de la franc-maçonnerie; là se tiennent des réunions, là ont lieu des banquets, là se célèbrent parfois des mariages maçonniques.

Rue Richer, la salle des Folies-Bergère ne saurait nous arrêter longtemps; c’est à la fois un promenoir, un café, un spectacle d’exhibitions excentriques où l’art n’a rien à voir.

Entrant dans la rue Bergère, nous rencontrons l’hôtel du Comptoir national d’Escompte ; sa façade monumentale décorée avec goût et surmontée d’un campanile élevé, a été construite en 1882, par M. Corroyer; on l’aperçoit du boulevard, au bout de la rue Rougemont.

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Il nous suffit de quelques instants pour nous trouver devant le Conservatoire; nous sommes ici en présence d’une institution nationale. Aussi nous occuperons-nous davantage de son histoire que des monuments où elle est installée.

L’origine du Conservatoire, d’abord nommé École royale de chant et de déclamation, remonte au 3 janvier 1784. Son fondateur fut le baron de Breteuil ; Gossec, son premier directeur, occupait encore la chaire de composition quand, en 1814, le Conservatoire fut momentanément supprimé. Depuis plusieurs années alors il était administré par Bernard Sarrette qui y laissa les meilleurs souvenirs. A sa réouverture, en 1816, sa direction fut confiée à Perne qui sut continuer l’œuvre de son prédécesseur.

Inspirer l’amour du beau et du vrai, diriger le goût des jeunes artistes, développer au profit de leur avenir les facultés dont ils sont doués, soumettre leur intelligence aux bienfaisants résultats des études fortes et savamment dirigées, combattre les tendances qui abâtardissent l’art, résister aux engouements souvent fâcheux de ia mode, tel est le programme que se sont imposé les premiers directeurs de cette grande école, programme religieusement suivi par tous les hommes éminents que l’institution a eu tour à tour à sa tête : Cherubini, Auber et, actuellement, M. Ambroise Thomas.

Donner ici les noms des artistes qui sont sortis du Con-. servatoire serait une tâche au-dessus de notre mémoire; nous ne l’entreprendrons point. Que nos lecteurs évoquent le souvenir de tous ceux qui, chanteurs ou comédiens, illustrent nos grandes scènes ; qu’ils se reportent par la pensée aux splendides représentations de notre Opéra, aux artistiques soirées de l’Opéra-Comique, aux irréprochables interprétations de nos chefs-d’œuvre classiques à la Comédie française, et partout, qu’il s’agisse d’un chef d’emploi, d’une étoile, voire même d’un comique de second ordre, mais bien à son plan et respectueux observateur des traditions, ils reconnaîtront un élève de cette inépuisable et féconde pépinière qui s’appelle le Conservatoire.

Nous ne tenterons pas ici, ce serait d’un mince intérêt, de résumer, même succinctement, les règlements qui régissent cette institution; qu’il vous suffise de savoir que les élèves sont admis, après examen et gratuitement, à suivre les cours; un premier prix obtenu donne au lauréat, sinon le droit, au moins l’espoir de débuter sur la scène d’un théâtre subventionné.

Pour le curieux, le Conservatoire offre à visiter une bibliothèque que le dépôt légal enrichit chaque jour ; là sont réunies et mises à la disposition des amateurs et aussi des travailleurs toutes les partitions d’opéras et d’opéras comiques représentés depuis la création des genres jusqu’à nos jours, et toutes les pièces, en éditions originales souvent, qui forment le trésor et sont la gloire de notre théâtre. Un musée, fondé par Louis Clapisson, nous montre les instruments musicaux, depuis les plus anciens jusqu’aux plus nouveaux, depuis les plus primitifs jusqu’aux plus compliqués, on peut là se rendre compte des progrès successifs de l’art du luthier et du facteur.

Mais si vous êtes mélomane, si vous aimez la musique magistralement exécutée, si l’harmonie savante et suave a quelque attrait pour vous, si la symphonie parie plus à votre âme qu’elle n’émeut votre oreille, si la caresse d’un archet sur une corde, le souffle délicat d’une lèvre sur l’anche d’un hautbois, la dextérité d’une main habile courant sur un clavier vous peuvent transporter dans le pays du rêve, entrez dans la jolie salle de spectacle du Conservatoire, à l’ouverture de l’une des séances de la Société des concerts , et vous assisterez, non seulement à l’une des solennités les plus courues de la capitale, mais aussi à la plus magnifique manifestation artistique qu’il soit possible de rencontrer.

A deux pas du Conservatoire, vous trouverez la rue Sainte- Cécile; elle vous mènera devant la façade d’une église qui, en réalisation d’un désir exprimé par l’empereur Napoléon III, est placée sous l’invocation de saint Eugène. Commencée par Lusson, elle fut terminée par M. Nicolas Boileau.

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Le style adopté est le gothique rayonnant, et ce n’est pas, de la part des architectes, un mince mérite de lui être à peu près restés fidèles, vu la nature des matériaux employés.

En effet, pour la première fois dans un édifice religieux, la fonte et le fer ont été — pour tout ce qui concerne l’intérieur — substitués à la pierre. Les colonnes de la nef, peintes en bleu d’acier, celles des bas côtés, les garnitures des fenêtres et des roses sont en fonte; les fermes, formant arcs-boutants, les nervures de la nef, les ornementations des tribunes, sont en fer.

L’église, avec ses murailles, que nul objet artistique ne décore, éclairée seulement par des vitraux coloriés, est d’abord d’un aspect assez sombre ; mais quand l’œil s’est habitué à cette lumière tamisée, on reconnaît que son caractère est imposant et non dépourvu de grandeur. Par une heureuse inspiration, les vitraux qui décorent l’abside sont d’une tonalité sensiblement plus claire que ceux des bas côtés; il semble qu’ils suffiraient à eux seuls à l’éclairage de tout le vaisseau.

On peut ne voir là qu’une heureuse disposition architecturale, mais on y peut deviner aussi cette pensée qui, en réalité, a peut-être inspiré les artistes : Toute lumière vient du sanctuaire.

Les vitraux dont nous venons de parler représentent la Cène ; la Transfiguration et le Christ au Jardin des Oliviers ; ils constituent en leur harmonieux ensemble une des œuvres les plus remarquables d’un de nos premiers artistes verriers : M. Laurent Gsell. Les autres verrières qui décorent l’église, y compris celles consacrées aux stations du chemin de la croix, sont dues à MM. Petit-Gérard et Oudinot, à l’exception de celles de la chapelle Saint-Eugène qui sont l’œuvre de M. Lusson.

L’orgue, très puissant, très suave aussi, sort des ateliers de MM. Merklin, Schultze et Cie. La chaire et les jolis escaliers en spirale qui conduisent aux tribunes ont été exécutés par M. Roland.

Nous ne quitterons pas l’église sans jeter un coup d’œil

sur la jolie toiture, faite de tuiles en grès, de couleurs diverses artistement mêlées, et sur la coquette crête d’ornements qui couronne le faîtage.

La construction de cet édifice fut menée avec une rapidité qui tient sans doute à l’emploi de la fonte et du fer; commencée au mois d’avril 1854, l’église put être inaugurée le 20 décembre de l’année suivante. Son prix de revient est beaucoup moins élevé que ne l’eût été celui d’un monument tout en pierre. Elle n’a coûté que 650 000 francs. C’est l’abbé Coquard, son premier curé, qui réunit les fonds nécessaires à sa construction.

Nous voici maintenant sur le boulevard Poissonnière. Au numéro 14 nous remarquerons la curieuse construction connue sous le nom de maison du Pont de fer; si vous en franchissez la large entrée à double arcade, vous vous trouverez sur le pont à la hauteur d’un premier étage, ayant sous vos pieds une grande cour, à laquelle on accède par un long couloir dont l’entrée est au numéro 3 du faubourg Poissonnière. Au numéro 30 nous nous arrêtons forcément devant la vitrine de la maison Barbedienne; la séduisante exposition des bronzes qu’elle étale à nos yeux nous permettra de nous reposer un instant de notre course déjà longue. Si nous pénétrons dans les magasins, nous pourrons admirer l’irréprochable collection de réductions Collas, dont la maison est éditeur, et une foule de compositions dues au talent de nos meilleurs sculpteurs artistiques et industriels. Le fondateur de cette maison est mort en 1892.

Sur le boulevard Montmartre, animé, tumultueux, encombré de gens pressés, bordé de cafés luxueux, de restaurants où l’on peut, à son gré et selon son choix, dépenser 2 francs ou 25 francs à son déjeuner, nous rencontrerons, à l’angle du passage Joulfroy, la coquette entrée du musée Grévin.

Le musée Grévin, fondé par l’artiste regretté que la mort a frappé au mois de mai 1892, n’est à proprement parler qu’un cabinet de figures de cire; mais un sentiment artistique, d’une délicatesse rare à rencontrer en de telles exhibitions, le rend particulièrement curieux; la froideur glaciale

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des figures de cire est ici atténuée par la préoccupation scrupuleuse des ressemblances, par l’exactitude des costumes, la sincérité des attitudes, par une mise en scène savante, une rigoureuse reproduction des détails et des accessoires; les groupes historiques que l’exposition reproduit arrivent à un degré de vérité, nous serions tenté de dire de vie, qui laisse bien loin derrière soi les pâles et froids essais tentés en ce genre avant M. Grévin et ses habiles collaborateurs, MM. Ménessier pour la décoration et Léopold Bernstamm pour la sculpture.

Le musée expose en outre un panorama de Paris, vu du deuxième étage de la tour Eiffel; c’est l’œuvre de MM. Rubé, Chaperon et Jambon.

Abandonnant, non sans regrets, les boulevards, nous allons rentrer dans le centre de l’arrondissement par la rue Drouot.

C’est sur l’emplacement d’une rustique habitation qui existait dès le treizième siècle et qu’on appelait la Grange - Bataillère que fut ouverte, au commencement du dix-huitième siècle, la voie publique où nous entrons et qui prit en 1847 le nom de rue Drouot, en mémoire du général Drouot, fidèle serviteur de Napoléon Ier, mort la même année.

Le nom de Grange-Bataillère dû, selon l’abbé Lebeuf, aux joutes, tournois et jugements de Dieu, dont cet endroit, faubourg alors, était journellement le théâtre, devint par corruption : Grange-Batelière .

La Grange-Batelière était un fief important. Ferme à son début, elle avait été fortifiée, crénelée et naturellement isolée au nord par le ruisseau de Ménilmontant qui bordait le territoire. Avec le temps, tout en conservant son nom, la Grange-Batelière avait changé d’aspect ; elle était devenue une agglomération de demeures luxueuses entourées de jardins magnifiques. Le passage Jouffroy, la rue Drouot, la rue Chauchat, sont sur le territoire de ce domaine dont, au commencement du règne de Louis XV, le revenu dépassait un million.

Le fief avait appartenu aux comtes de Laval, aux Blancs- Manteaux, aux Vendôme, à la maison de Bourbon, aux

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