DECHARGEURS DE SABLE AU BASSIN DE LA VILLETTE. DESSIN DE J. GEOFFROY
au fond, pointant dans le ciel, quelques-unes des hautes cheminées d’usines du quartier Saint-Maur.
Tout en suivant le quai nous sommes arrivé à l’avenue Richerand; plantée d’arbres et bordée de bancs, elle mène à la principale entrée de l’hôpital Saint-Louis.
Une description architecturale du monument serait ici superflue; on reconnaîtra du premier coup d’œil et les constructions anciennes aux toits écrasés et celles, comme le service chirurgical, par exemple, qui s’y sont ajoutées en ces derniers temps. Nous nous bornerons à retracer en peu de mots l’histoire de la maison.
C’est à la suite d’une épidémie qui désola Paris, en 1606, que le roi Henri IV ordonna la construction d’un hôpital spécialement destiné aux pestiférés. La première pierre de la chapelle fut posée le 13 juillet 1607, et les travaux, conduits par Claude Vellefaux, s’achevèrent en l’espace de cinq années ; le nouvel hôpital fut placé sous l’invocation du roi saint Louis, mort de la peste. Maigre l’étendue de ses constructions et le vaste espace réservé à ses cours, l’asile nouveau ne put recevoir pendant longtemps qu'un fort petit nombre de malades ; en 1787 il ne contenait encore que trois cents lits ; il est vrai qu’alors on n’avait point scrupule de condamner deux et quelquefois trois malheureux à partager la même couche. La Révolution débaptisa l’édifice, et pendant quelques années il s’appela hôpital du Nord.
De nombreuses améliorations ont été accomplies depuis dans ses divers services; le nombre des lits dépasse huit cents maintenant, les salles sont vastes, aérées, et les médecins et chirurgiens qui prodiguent leurs soins aux malades sont choisis parmi les plus savants, les plus recommandables.
Toute voisine de l’hôpital Saint-Louis est la partie de la rue Saint-Maur appartenant à l’arrondissement que nous parcourons ; c’est là que vous trouverez, sur une voie très ; animée aux heures de repas des ouvriers, une grande quantité de fabriques et d’usines : ici on construit des machines agricoles, là vous apercevez les ateliers d’une grande scie-
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rie mécanique; une fabrique de boutons en tout genre est mitoyenne d’une maison d’où sort toute la ferblanterie de nos bazars ; les batteurs d’or, métier fatigant s’il en est, alternent avec les tourneurs en bois, ouvriers qui sont quelquefois des artistes.
En quittant la rue Saint-Maur nous descendrons le faubourg du Temple et, par un léger crochet à droite sur le quai de Valmy, nous atteindrons la rue de la Douane. A notre gauche, nous verrons la petite façade du Tivoli Vauxhall, une salle de bal public qui sert quelquefois, dans le jour, à des réunions politiques; nous ne vous entraînerons pas plus aux exercices chorégraphiques de la soirée qu’aux luttes oratoires de l’après-midi, mais nous vous conseillerons de vous arrêter devant l’hôtel de la Douane, dont le hall, aux toits soutenus par de grands cercles en fonte, est plein d’un amoncellement de caisses et de ballots, où les commis de l’établissement et les employés des maisons parisiennes qui viennent en reconnaissance, circulent à l’aise au milieu des voitures de messageries et des camions de chemin de fer entrant et sortant incessamment.
La douane occupe une superficie de près de 7 000 mètres; elle était fort à l’étroit jadis en un petit local de la rue d’Enghien; c’est en 1840 que le nouvel hôtel fut construit par l’État; la Ville et la Chambre de commerce partagèrent les frais qui s’élevèrent à 936000 francs.
La rue et le passage de l’Entrepôt nous permettront d’atteindre la rue des Marais où s’élève, depuis 1855, la petite église de Saint-Martin, construction sans style et sans caractère, devant laquelle nous passerons rapidement, désireux de gagner le gai carrefour que la rue des Marais forme avec le boulevard de Magenta; là, nous voici en plein air, en pleine lumière ; ayant derrière nous le long boulevard ombragé d’arbres, bordé de hautes maisons, et dont l’extrémité à peine entrevue nous indique le point d’où nous sommes partis.
Devant nous, la place de la République.
Avant de l’atteindre il faudra pourtant nous arrêter sur
le boulevard Magenta, devant la façade du numéro 11. C’est une de nos maisons modernes qui, pour l’entente, l’élégance et le sentiment artistique, font vraiment honneur à notre époque. Aux deux côtés de la construction, au-dessus de la porte d’entrée, vous verrez deux grandes statues en pierre d'une magistrale allure : la Science et V Industrie; elles sont l’œuvre de M. Maniglier; des réductions en bronze de ces deux figures ont été exposées au Salon de 1880. Quant à l’architecte auquel on doit ce bâtiment, nous nous reprocherions de ne point rappeler son nom, c’est M. Gauché. S’il vous est permis de pénétrer dans l’intérieur, vous remarquerez, après un joli péristyle, le fort gracieux escalier à double révolution, qui mène au premier étage.
Toujours en suivant notre droite, nous rencontrons, à l’entrée de la rue du Château-d’Eau, la Bourse centrale du travail, inaugurée au mois de mai 1892. Cet établissement est destiné à servir d’abri aux réunions d’ouvriers et à renfermer aussi les bureaux des corporations syndiquées. M. Bouvard, architecte de la ville de Paris, auteur du dôme central de l’Exposition de 1889, en a conduit activement les travaux. La façade simple, sévère, sobrement ornée de pilastres saillants d’ordre corinthien, est terminée au sommet par un cadran d’horloge placé au centre de l’écusson de la ville de Paris; elle demeure parfaitement en harmonie avec la destination de l’édifice. L’intérieur, outre une large cour centrale, éclairée par le haut, en contient plusieurs autres; aussi diverses réunions peuvent-elles être tenues simultanément. Le premier étage est affecté aux locaux de l’administration; les étages supérieurs sont occupés par les bureaux des syndicats.
Nous voici sur la place de la République; une monumentale statue de M. Morice en occupe le centre, elle est supportée par un haut piédestal entouré de bas-reliefs et dans la décoration duquel on a fait entrer les lions qui ornaient jadis la fontaine du Château-d’Eau. De hauts mâts où, les jours de fêtes publiques, s’attachent d’énormes oriflammes, décorent les quatre angles de la place; de irais jardinets,
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égayés du murmure d’un jet d’eau, sont placés au milieu des terre-pleins. Le mercredi et le samedi de chaque semaine, un marché aux fleurs emplit la place de ses parfums et de sa gaieté.
La caserne du Prince-Eugène a été bâtie par M. Degrom, en 1854, sur des terrains occupés alors par des masures, un roulage, et les derniers débris d’un diorama fondé jadis par Daguerre. C’est une forte construction militaire, intelligemment comprise, au point de vue du bien-être des soldais, bien placée, facile à défendre contre une attaque imprévue, à peu près inaccessible à tout envahissement.
Nous allons descendre maintenant le boulevard Saint- Martin ; nous rencontrerons d’abord le théâtre des Folies- Dramatiques. Fondé en 1834 sur le boulevard du Temple, il joua longtemps, sous la direction de Mouriez, des vaudevilles sans prétention, mais généralement assez gais ; transféré, en 1865, au fond de la cour où nous le voyons aujourd’hui, il adopta le genre opérette et obtint quelques succès où l’art et le bon goût n’ont absolument rien à voir ; tels VOEU crevé, les Cloches de Corneville, etc.
A l’extrémité d’un terre-plein triangulaire dont la pointe est à la hauteur de la rue de Lancry, se dresse la façade du théâtre de l’Ambigu-Comique, toscane au rez-de-chausaée, ionique au premier étage, corinthienne au dernier, ornée de statues qui ne sont pas sans grâce; elle manque malheureusement de couronnement et le mur échelonné et décrépit qui s’élève à son arrière est d’un effet peu gracieux. Pourtant, si le monument est d’un mince intérêt, l’histoire du théâtre mérite d’être contée; c’est ce que nous allons faire tout en nçus acheminant vers la porte Saint-Martin.
L’Ambigu-Comique, fondé en 1759 par Audinot, acteur de la Comédie-Italienne, n’était d’abord qu’un théâtre de marionnettes; à ces comédiens de bois, le directeur substitua bientôt une troupe enfantine dont le succès fut si grand que l’Opéra s’émut et obtint une ordonnance enjoignant à Audinot de supprimer les danses et une partie de son or-
chestre. C’était enlever au petit spectacle les principaux de ses attraits; le directeur le comprit et racheta son privilège moyennant douze mille livres annuellement payées au grand théâtre.
Audinot s’était installé d’abord à la foire Saint-Germain, puis il avait fait construire une salle sur le boulevard du Temple. Cette salle, détruite en 1827 par un incendie, ne fut point, par mesure de prudence, réédifiée à la place qu’elle occupait, mais transportée où nous la voyons aujourd’hui.
Le terrain, appartenant à l’hôtel de Murinais, fut acquis pour une somme de 385515 francs; la construction, rapidement menée par HiltorfT et Lecointe, architectes, s’acheva en dix mois et la salle s'ouvrit au public le 8 juin 1828.
Le théâtre avait depuis longtemps déjà abandonné le' genre auquel il avait dû sa première vogue; dès 1797 nous voyons Guilbert de Pixérécourt débuter sur cette scène, par de petites comédies mêlées d’ariettes et un mélodrame dont le titre est resté fameux : Victor ou V Enfant de la forêt .
Ce dramaturge habile et fécond a donné un certain nombre de pièces à l’Ambigu ; toutes ont fourni d’honorables carrières et, parfois même, atteint un grand nombre de représentations.
Nous trouvons, dans les notes fort précises que Pixérécourt a laissées sur ses ouvrages, ce petit alinéa qui peut donner une idée des mœurs théâtrales au commencement de ce siècle.
« La Musicomanie , opéra comique en un acte, musique de Quaisain, joué sur le théâtre de l’Ambigu-Comique en mai 1800.
« Vendu à forfait moyennant deux louis que M. Corsse, directeur, m’a fait attendre pendant six mois. Ce même homme a gagné deux millions avec mes pièces. »
Plus tard, le répertoire de l’Ambigu devenu essentiellement dramatique fut en grande partie alimenté par les pièces d’Anicet Bourgeois et Michel Masson, c’est sur cette scène aussi que furent représentés, pour la première fois,
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les Mousquetaires , d’Alexandre Dumas et Maquet, la Closerie des genêts , de Frédéric Soulié, V Article 47, de M. Adolphe Bélot, dernièrement une adaptation nouvelle des Mystères de Paris , et enfin la Porteuse demain et Roger la Honte , ses plus récents succès.
Des réparations et divers agrandissements ont, à plusieurs reprises, été faits au théâtre de F Ambigu. Les dernières modifications sont de 1884 et 1887; elles ont absorbé pour la scène une petite cour qui se trouvait derrière le bâtiment.
Le théâtre de la Porte-Saint-Martin occupe l’emplacement d’une salle que l’architecte Lenoir avait, nous l’avons dit plus haut, bâtie en quatre-vingt-six jours pour loger l’Opéra. Cette salle, en quelque sorte improvisée, fut incendiée en 1871. M. H. de la Charbonnière la reconstruisit deux ans plus tard. Sa façade vient d’être ornée d’une large marquise.
Lenoir, fort bien en cour, protégé par la reine Marie-Antoinette, s’était engagé, dans les derniers jours de juillet 1781 et sous peine d’un dédit de 24000 livres, à livrer le théâtre le 31 octobre suivant. Il commença les travaux le 2 août et, divisant ses ouvriers en équipes de jour et de nuit, il fit, au grand étonnement des Parisiens, évoluer l’une sous l’aplomb du chaud soleil, l’autre à la lueur fantastique des torches. Quand la salle fut prête, quatre jours avant le délai que l’architecte avait fixé, l’admiration se changea en méfiance; l’aristocratique clientèle de l’Opéra se montra craintive et peu désireuse de se risquer dans une bâtisse si rapidement construite; au dire de certains pessimistes, elle ne devait pas manquer de s’écrouler, dès le premier soir, sous le poids des spectateurs. Pour rassurer la brillante clientèle du théâtre, on eut recours à un moyen pratique, mais d’un sentiment humain d’une médiocre élévation : on essaya la salle le 27 octobre par une représentation gratuite « pour le peuple » .
On donnait Adèle de Ponthieu , un opéra de Piccini. «Le peuple », confiant, s’engouffra dans le théâtre qui abrita ce soir-là trois fois plus de spectateurs qu’il n’était destiné à en contenir. Sous cette surcharge anormale, l’édifice fléchit
dans des proportions insignifiantes: deux pouces à droite, quinze lignes à gauche. En 1782, pendant le relâche des fêtes delaToussaint, en dix jours, Lenoir solidifia sa construction, et la salle, plus que centenaire, serait debout encore aujourd’hui sans la catastrophe dont nous avons parlé plus haut. «
L’Opéra, pour sa dernière représentation au théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 5 août 1794, donna une scins-culottide dont, au dire des mémoires du temps, la magnificence éblouit les spectateurs. Êtes-vous curieux de savoir le long titre de cette œuvre? Gela s’appelait : La Réunion du 10 août ou VInauguration de la République française. Les auteurs étaient Moline et Bouquier pour les paroles et Porta pour la musique.
Les portes rouvrirent en 1802 et le théâtre représenta alors des pièces à grand spectacle et des ballets si luxueusement montés que, sans qu’il en portât officiellement le titre, on ne l’appelait plus guère que YOpéra du peuple . Fermé en 1807, à la suite d’un décret impérial qui supprimait plusieurs entreprises dramatiques, il rouvrit en 1810 sous le nom de Jeux gymniques. Sa carrière fut alors courte et peu brillante ; 1 faut dire que le privilège obtenu par les directeurs ne eur permettait point d’avoir en scène plus de deux acteurs variant; les autres étaient condamnés à la danse et à la panomime.
Le 26 décembre 1814, le théâtre put enfin reprendre le ours de ses représentations dans des conditions normales;
1 aborda le mélodrame, la féerie, le drame, la tragédie. Les
Iieux amateurs de théâtre se souviennent encore de ses sucés en ces genres divers ; le Solitaire , de Guilbert de Pixéréourt; Jocko, le triomphe du mime Mazurier; les Petites DaaïdeS; où tout Paris applaudit l’inimitable Potier; Trente is ou la Vie d'un joueur , succès intimement lié au nom de rédérick Lemaître. Vinrent ensuite la tragédie de Casimir elavigne, Marino Faliero ; les drames d’Alexandre Dumas, ntony, Angèle, la Tour de Nesle; ceux de Victor Hugo, Marion elorme, Lucrèce Borgia , Marie Tudor, interprétés par des
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artistes qui s’appelaient Bocage, Mlle Georges, Mme Dorval.
Plus près de nous sont les souvenirs deMélingue dans la Jeunesse des mousquetaires et Benvenuto Cellini ; de Mme Laurent dans les Chevaliers du brouillard ; de Mlle Sarah Bernhardt dans Théodora et la Tosca ; quoique moins littéraires, il faut constater aussi ceux obtenus sous la direction de Marc Fournier par des féeries telles que la Biche au bois et le Pied de mouton . Enfin, pour finir par une œuvre qui réussit peu à sa création, mais dont le temps a consacré la grande valeur, nous rappellerons que c’est sur cette scène que fut joué, en 1848, le Tragaldabas de M. Auguste Vacquerie.
Au théâtre de la Porte-Saint-Martin, élégant d’aspect et très richement orné sur ses trois façades, s’appuie le théâtre de la Renaissance, bâti en 1872 sur les plans de M. Ch. de Lalande. La salle est coquette; le théâtre n’a pas d’histoire; il a, depuis sa fondation, changé maintes fois de genre et, malgré les efforts de ses divers directeurs, n’a pu parvenir encore à conquérir un public assidu.
A quelques pas du théâtre de la Renaissance, se profile un arc de triomphe : la porte Saint-Martin.
Érigée en 1674, après la conquête définitive de la Franche Comté, aux frais de la ville de Paris, sur les dessins d( Pierre Bellet, élève de Blondel, plus petite, plus massive moins élégante que la porte Saint-Denis, alourdie par se bossages vermiculés, elle est d’un aspect plus sévère e moins séduisant à l’œil que son aînée.
Elle affecte, comme elle, la forme d’un carré parfait ; ell a, y compris l’attique, 18 mètres de hauteur; dans le espaces laissés libres entre la courbure de la grande arcad et l’entablement, la sculpture s’est abandonnée à diverse fantaisies allégoriques qu’une attention soutenue perm* seule de comprendre aujourd’hui. Sur la façade principal* Louis XIV est, d’un côté, représenté assis sur le trône et rec vant des mains d’une nation agenouillée le traité de triple alliance. De l’autre côté, le roi revêt la figure d’He cule, debout, la massue à la main, foulant des vaincus à s
pieds, une Victoire, descendant du ciel, pose une couronne sur son front. Ces deux bas-reliefs sont, le premier de Desjardins, le second de Marsy.
Legros père et Le Hongre ont décoré la façade qui regarde le faubourg de deux autres bas-reliefs, allégories peu transparentes encore : la Prise deLimbourg et la Défaite des Allemands. Entre les consoles de l’entablement, courent divers attributs de l’art militaire; au milieu rayonne un soleil, figure symbolique du monarque.
Un triste souvenir historique se rattache à la porte Saint- Martin; sous sa grande arcade passèrent, le 31 mars 1814, les souverains alliés entrant dans Paris.
Le boulevard Saint-Denis, dont nous avons parcouru un côté déjà lors de notre visite au troisième arrondissement, nous conduira vers un des coins les plus gais et les plus charmants de Paris. Nous voulons parler du boulevard Bonne-Nouvelle et du vaste trottoir qui s’étend depuis la rue d’Hauteville jusqu’au faubourg Poissonnière.
Passez là, nous vous le conseillons, non sans vous arrêter un instant devant le palais Bonne-Nouvelle, une construction qu’un bazar occupe et qui est digne d’un meilleur sort ; passez là, disons-nous, un jour, vers trois heures d’un bel aprèsmidi, alors que, sur les chaises, cousant ou lisant, de jeunes mères surveillent d’un regard ému les ébats de leurs enfants jouant à la balle ou au cerceau, en sûreté dans cette oasis ensoleillée. Les bancs sont garnis de fraîches nourrices aux bonnets bouffants ornés de longs rubans, allaitant, berçant, embrassant, grondant doucement de gros bébés coquets, gourmands et criards. On ne marche pas vite ici; nul encombrement n’est à redouter; aussi pourrez-vous, sans vous ! déranger, laisser passer quelques mignonnes voitures, aux gais auvents de moleskine blanche ou bleue, abritant deux et quelquefois trois poupons, riant au soleil, agitant leurs bras, poussant des cris joyeux, aspirant le biberon récon- | fortant ou s’endormant heureux en tétant leur pouce.
Ecoutez, si vous en avez le loisir, et si votre oreille est ! fine, les chuchotements des jeunes femmes au moment où,
sortant d’une répétition, les artistes du Gymnase dramatique descendent, solennellement un peu, le perron du théâtre, vous entendrez alors nommer tous ces bien-aimés de la bourgeoisie parisienne; celui-ci, c’est X... qui était si élégant au premier acte de la dernière pièce représentée; celui-là, c’est Z..., si réjouissant dans le rôle de gandin qu’il remplissait dernièrement; cette jeune personne, qui trottine, modeste et voilée, vers la rue d’Hauteville, c’est Mlle ***, dont on a applaudi tant de fois la grâce et la naïveté; une autre, au port de reine, rejoint son coupé sans regarder personne: c’est le grand premier rôle de l’autre soir, dont les toilettes ont excité tant d’admiration et tant d’envie.
C’est que le théâtre du Gymnase dramatique, vieux de près de soixante-dix ans maintenant, est le seul à Paris peut-être auquel la faveur du public soit toujours restée fidèle.
Construit en 1820 sur une partie de l’emplacement de l’ancien cimetière de Bonne-Nouvelle, il eut pour premier directeur un M. de la Roseraie, et joua d’abord des pièces du Théâtre-Français et de l’Opéra-Comique réduites en un acte; les artistes qui composaient sa troupe étaient alors des jeunes gens sortant du Conservatoire et s’exerçant sur cette petite scène avant d’aborder les grandes. En 1824, de nouveaux directeurs : Delestre-Poirson et Cerfbeer obtinrent le haut patronage de la duchesse de Berry et le Gymnase prit le titre de Théâtre de Madame. La troupe devint dès ce moment plus brillante et se fit remarquer dès lors par cet ensemble homogène — rare à rencontrer — ■ où tout artiste, si effacé que soit son emploi, demeurant à son plan, utile toujours, sacrifié jamais, concourt, aidé par une mise en scène soignée et savante, à l’irréprochable interprétation des œuvres représentées.
C’est à cette première époque que remonte la popularité du Gymnase ; Scribe et ses collaborateurs nombreux en furent alors les fournisseurs aimés; Déjazet, Jenny Vertpré. Léontine Fay, Ferville, Armand, Numa, Bouffé, en firent les beaux soirs. Rachel y débuta dans la Vendéenne , le 24 juif
let 1837, et fut remarquée seulement par quelques délicats.
En 1844, la direction passa aux mains de Lemoine-Montigny et la prospérité du théâtre s’accrut encore. Ce fut le temps glorieux de Rose Chéri, de ce pauvre Lesueur, un comédien de race, qui finit par jouer des fantoches de féeries au Châtelet, de Lafontaine toujours sur la brèche, de Bressant, mort sociétaire retraité du Théâtre-Français, de Landrol, un modeste difficile à remplacer, de Geoffroy, le créateur de Mercadet, dont la place était au Théâtre-Français, et qui s’enliza au Palais-Royal; ce fut le temps où on put applaudir tour à tour M^es Pierson, Céline Chaumont, Céline Montaland, Mmes Fromentin, Pasca et cette pauvre Aimée Desclée si prématurément enlevée à Fart; ce fut enfin sous la direction de Montigny que les maîtres de la scène française prirent le chemin du Gymnase. Alexandre Dumas fils y fit représenter la plupart de ses comédies, depuis Diane de Lys jusqu’à la Princesse Georges , en passant par le Demi- Monde , la Question d’argent , le Père prodigue , le Fils naturel, Monsieur Alphonse , etc. Émile Augier obtint ici son grand succès du Gendre de M . Poirier , une de ses meilleures œuvres qui appartient maintenant au répertoire de la Comédie française. Le Mariage de Victorine , Flaminio, de jGeorge Sand, le Chapeau d’un horloger , de de Girardin, n’étaient point oubliés encore quand parurent les Pattes de j mouche, Nos Bons Villageois , de Sardou, la Poudre aux yeux , Ile Labiche; nous passons des œuvres, et des meilleures, signées Théodore Barrière, Édouard Plouvier, Octave Feuillet, etc.
La vogue du Gymnase s’est maintenue à la hauteur de j onpassé sous la direction actuelle, et les succès récents du i laître de forges , de la Comtesse Sarah et de Belle-maman • ont encore présents à la mémoire des fidèles spectateurs | e cette heureuse scène.
I Suivant maintenant le côté droit de la rue du Faubourg- ’oissonnière, nous passons devant le Théâtre-Moderne, une joquette salle de spectacle élevée sur l’emplacement d’un afé-concert connu jadis sous le nom d’Alcazar; nous pas-
sons ensuite devant de hautes maisons aux lourdes portes, aux vastes cours, aristocratiques demeures autrefois, bourgeoisement et commercialement habitées aujourd’hui. Audessus des rues de l’Échiquier et d’Enghien, qui vont en ligne droite jusqu’au faubourg Saint-Denis, le passage Violet ouvre sa haute arcade. Calme tout le jour comme une rue de province, il s’anime chaque matin quand la foule des commissionnaires en marchandises, hommes et femmes, portant boîtes et cartons, viennent faire leurs offres de services aux commerçants descendus dans les hôtels, et jasent devant les portes en attendant leur tour de réception.
Environ à 300 mètres du passage, nous atteignons la rue de Paradis, curieuse à parcourir dans toute sa longueur. Est-ce une rue? Oui, évidemment, puisque les plaques bleues et blanches de l’édilité parisienne la dénomment ainsi. N’est-ce pas plutôt, et l’étranger ne commettrait pas une grande erreur en le croyant, un musée céramique à ciel ouvert, où la faïence, la porcelaine, le cristal, étalent gratuitement, aux yeux du passant, toutes les séductions de leurs formes, tous les éclats de leurs couleurs, tous les scintillements de leurs facettes.
Rue ou musée, qu’importe ! Ne craignez pas de vous en- : gager dans cette voie relativement étroite; vous y serez arrêté et captivé dès les premiers pas par une vitrine montrant, entre de jolies plaques peintes, les fines et mignonnes compositions des groupes de Saxe; vous aurez à peine quitté les bergers mignards et les marquises aux jupes ; délicatement dentelées, que vous vous trouverez — contraste charmant — devant un étalage où vous verrez reproduits en faïence, avec leurs teintes, leurs allures, leurs regards, leur vie, tous les animaux de la création ; la coquette levrette se dresse sur ses pattes grêles auprès du molosse, bon gardien, menaçant à tout ennemi, mais paterne devant un groupe < de chats étalant ses grâces sous le regard magnétique d’un gros lion, et se souciant peu du singe grimaçant, du léo pard accroupi, du cerf qui brame; un peu plus loin, vous I rencontrerez de curieux spécimens de la fabrique de Mon-
tereau ; ici, c’est la grande décoration faïencière qui domine, ce sont des carrelages multicolores, des plats peints, des carreaux assemblés formant tableaux; ailleurs, sous une autre vitrine, vous verrez des vases, des buires, des bonbonnières, des coupes de formes et de décorations variées, des plats de fabrication italienne, dont le fond donne en relief des vues de Rome, de Naples, de Turin, etc.
Plus loin, le décor change et vous voici forcé d'admirer la délicatesse et l’exactitude avec lesquelles de véritables artistes ont reproduit l’aspect, la couleur, la légèreté, la transparence des fleurs ; grappes, bouquets, couronnes, guirlandes, encadrent des miroirs ou des bénitiers; roses, marguerites, lilas, pensées, tout cela lutte de fraîcheur, de grâce et de vérité ; un souffle, semble-t-il, agiterait ces feuilles et ferait frémir ces pétales. La voix manquait tout à l’heure aux animaux que vous avez vus ; ici, le parfum seul manque à la fleur.
Plus sévère, mais non moins attrayante, se montre, à notre droite, l’exposition d’une fabrique de vases en fonte émaillée ; vous remarquerez là de grandes caisses à fleurs décorées de mosaïques très artistement conçues et du plus charmant effet.
Nous ne manquons jamais, le lecteur a dû s’en apercevoir déjà, de signaler les constructions qui font honneur à nos architectes modernes; aussi, lui conseillerons-nous de se reposer un instant de l’examen qu’il vient de faire de toutes ces choses charmantes et fragiles, en s’arrêtant devant le numéro U ; cette maison, haute d’un étage seulement, édifiée, il y a quelques années, par M. Gravereaux, architecte, est d’un goût charmant, d’une harmonieuse disposition, et décorée de deux statues de M. Perrey : le Travail et le Commerce , gracieuses d’attitude et d’une fort belle expression.
Ce n’est ici qu’une élégante fabrique de chaussures pour dames, mais l’œil ne se trouve ni désorienté, ni surpris, et, devant les hauts talons, les fines cambrures, les vernis brillants, il croit retrouver encore — est-ce illusion, est-ce
réalité? — les formes coquettes et les brillants reflets de la céramique.
Mais celle-ci n’a point dit son dernier mot, et bien des surprises attendent encore le promeneur.
Voici d’abord, dans un vaste immeuble, la faïencerie de Longwy étalant aux vitrines du premier étage ses vases gigantesques, hardis de formes, ornés sur la panse et le col de fleurs et d’oiseaux artistement disposés et finement peints; au rez-de-chaussée, ses décorations murales, ses lampes, ses jardinières, et comme un menu fretin, de mignons sucriers, de fins services à thé qui, vous le reconnaîtrez, sont pour la plupart de petits chefs-d’œuvre de forme et de décoration. Sur une terrasse, jetant la note gaie de ses bleus et de ses verts crus, voici un entassement de pots à fleurs et de vases de jardin de toutes grandeurs.
La faïencerie de Bordeaux vient ensuite, elle a son caractère particulier; ses vases, très divers d’aspect, sont de dimensions petites ; ses assiettes sont remarquablement soignées au point de vue du décor, et ses figurines en terre cuite coloriée, dans certaines parties, ont une saveur d’exécution que vous ne sauriez rencontrer ailleurs.
Nous franchissons maintenant la rue d’Hauteville ; la description a pu vous paraître longue, peut-être, mais la promenade, à coup sûr, ne vous a point encore lassé; continuons-la donc, car nous ne sommes pas au bout de cette rue, unique à Paris. La diversité, du reste, est le grand charme de cette excursion ; l’aspect change à chaque pas, l’intérêt ne s’émousse point. Nous étions tout à l’heure dans le royaume de la faïence, nous voici maintenant dans celui de la porcelaine et du cristal. Ici, Limoges exhibe ses beaux bleus foncés rehaussés d’or, ses blancs purs décorés de gracieux sujets, genre dix-huitième siècle; là, à droite, fins, élégants, légers, sonores, mais solides, s’étalent les produits d’une cristallerie: porte-bouquet, verres d’eau, cabarets, vases, luttant d’élégance dans les formes, d’harmonie dans les couleurs; au fond d’une cour immense, abritant autant de dépôts qu’elle contient de magasins, la
fabrique de Lunéville vous laissera apercevoir les panses rebondies de ses grands vases multicolores ; là encore un autre industriel, plus modeste, mais plein d’imagination, vous montrera toute une collection de cendriers, enrichie chaque semaine d’un modèle nouveau: trompe-l’œil imitant un morceau de journal froissé., reproductions de gravures anciennes, portraits d’hommes connus, etc. Ce n’est point là du grand art, certes, mais c’est fantaisiste, ingénieux, bien parisien.
Des cristalleries de Baccarat et de Saint-Louis, qui sont voisines, nous ne verrons guère que les façades au travers desquelles nous apercevrons d’immenses vases en cristal et des lustres dont les mille pendeloques scintillent sous les jeux de lumière de la rue.
Voici maintenant l’exposition de la fabrique de Sarreguemines, avec son trumeau orné d’une grande nature morte en carreaux de faïence. Dans sa petite boutique, vous verrez un réparateur , habile homme, qui sait remettre un pot à une anse et refaire de la faïence avec du plâtre. Puis vient le dépôt de la fabrique de porcelaine de Vierzon, porcelaine blanche, décorée tantôt dans le goût de Sèvres, tantôt d’une certaine teinte rose tendre, spécialité de la maison qui est particulièrement agréable et douce à l’œil.
Plus loin, vous verrez une maison où l’on reproduit les chefs-d’œuvre de nos anciens centres céramiques. Sèvres, Rouen, Nevers ; quelques-uns de ces fac-similés peuvent, à des yeux peu exercés, passer pour des originaux. Après les jolis spécimens de la fabrique de Choisy-le-Roi, nous verrons, dans une toute petite boutique, auprès d’assiettes à portraits, une fantaisie que nous n’avons point rencontrée encore : c’est une flûte à sept trous qui, paraît-il, est d’une assez bonne sonorité.
Nous arrivons au bout de notre course; nous ne rencontrerons plus guère aux étalages que des services de table, des statuettes religieuses, des globes de pendules, des vases en porcelaine commune, décorés de grossières initiales i dorées, articles de bazars et de tourniquets forains, et enfin,
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une fabrique de grès, où les chauffe-pieds alternent avec des fontaines de formes et d’ornementation variées.
Saxe nous a souhaité la bienvenue à notre arrivée; une petite vitrine bien agencée nous dit au revoir à notre départ; elle contient de jolies figurines de Saxe et de Vienne. Nous ne parlons que pour mémoire des quelques services de table et de toilette étalés par le magasin de la Ville de Saint- Denis; la maison de nouveautés a cru devoir donner sa note dans le grand concert céramique de la rue de Paradis; ne la taquinons pas sur le choix de ses modèles; leur extrême bon marché interdit toute critique.
La rue de la Fidélité nous mène au point de rencontre des boulevards de Strasbourg et de Magenta; nous nous retrouvons devant la gare de l’Est, mais aussi devant le portail récemment rebâti de la vieille église Saint-Laurent, au point même où se tenait jadis la fameuse foire de ce nom.
Grande joie de nos ancêtres, grande curiosité du Paris ancien, la foire dont nous allons vous entretenir se tenait dans les cinq arpents de l’enclos Saint-Laurent qui occupait tout le terrain compris entre Saint-Lazare et les Récollets; les prêtres de la Mission en obtinrent le privilège en 1681 ; ils firent tracer dans l’enclos des rues plantées d’arbres et y installèrent des loges et des boutiques; là, au milieu d’une foule toujours bruyante, renouvelée sans cesse depuis le 28 juin, jour où l’ouverture se faisait solennellement par le lieutenant de police accompagné de MM. du Châtelet, jusqu’au 30 septembre, se vendaient des articles de ménage, des jouets, des pâtisseries ; là, se donnaient rendez-vous tous les baladins de la capitale, les théâtres de marionnettes étaient presque aussi nombreux que les cabarets et, devant les parades, de malins filous fouillaient adroitement les poches des badauds naïfs. La foire Saint-Laurent vécut ainsi jusqu’en 1775, offrant au peuple les représentations des œuvres poissardes de Vadé, aux gens d’un goût plus raffiné la possibilité de suivre, sur une autre scène, les progrès de l’opéra comique.
L’opéra comique est, en effet, né aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent ; alimenté d’abord par les ariequi-
nades de Lesage, Fuzelier et d’Orneval, il joua, plus tard, quelques œuvres qu’on pourrait voir encore avec un certain plaisir, entre autres, le Tableau 'parlant , d’Auseaume, et, dans les derniers temps de son existence, quelques jolies pièces de Piis et Barré.
Fermée en 1775, la foire Saint-Laurent rouvrit trois ans plus tard, lors de la suppression delà foire Saint-Ovide, dont nous avons parlé à propos de la place de la Concorde. Elle offrit alors à la foule un attrait nouveau par l’installation de la Redoute chinoise, où l’on trouvait un restaurant, un café, des jeux divers, « pour les messieurs et pour les dames », dit un auteur du temps. La création du Vauxhall d’été et peut-être un peu aussi les préoccupations politiques portèrent le dernier coup à la popularité de la foire Saint- Laurent. Elle fut supprimée en 1789.
L’église, elle, remonte à une haute antiquité, sinon comme monument, au moins comme fondation; Grégoire de Tours parle d’une abbaye de Saint-Laurent, que dirigeait, au sixième siècle, Domnole, évêque du Mans. Cette abbaye disparut probablement pendant les invasions des Normands.
A la fin du douzième siècle, l’église fut reconstruite; presque entièrement rebâtie trois cents ans plus tard, l’évêque de Paris, Jacques du Châtelier, la dédia le 10 janvier 1429; elle fut agrandie en 1548 et subit enfin d’importantes réparations en 1595 et 1622. De cette dernière époque datait le peu gracieux portail qui disparut en 1862, quand M. Constant Dufeux édifia celui qui, aujourd’hui, s’harmonise si bien avec le style général de l’édifice. De ces restaurations dernières date aussi la flèche élégante qui I 'surmonte l’église.
Le tympan de la porte principale est décoré d’une peinture sur lave émaillée représentant, en trois frises horizonj taies, les principaux épisodes de la vie du patron de l’église ; c’est une œuvre remarquable de M. Balze.
Dans les ébrasures, courent une suite de statues de saints dues à Mme Bertaux, MM. Courtet, Fulconis et Dantan aîné.
Comme presque tous les monuments de Paris, Saint-Lau-
PROMENADES DANS PARIS
rent a beaucoup souffert pendant nos époques troublées; un jubé de Gilles Guérin, un maitre-autel dont Lepautre avait fourni les dessins et des statues d’anges et de Christ, qui étaient, dit-on, fort belles, ont successivement disparu. Temple théophilanthropique de l’Hymen et de la Fidélité, en 1792, Saint-Laurent fut rendu au culte dès 1799. En 1871, pendant la Commune, l’église envahie eut encore à souffrir et les contes les plus ridicules circulèrent à propos de quelques ossements découverts dans un caveau.
Votre visite sera courte dans ce petit temple, les œuvres d’art s’y rencontrant en nombre restreint.
Quand vous aurez vu, dans la chapelle des fonts baptismaux, un Baptême du Christ , d’Édouard Dubufe; quand, sur le côté gauche du transept, vous vous serez arrêté devant le saint Laurent, de M. Louis Boulanger, quand les vitraux de M.Galimard, qui décorent les hautes fenêtres du chœur, auront retenu un moment votre attention, vous pourrez reprendre votre marche et remontant le boulevard Magenta, vous trouverez, à sa jonction avec le faubourg Saint-Denis, un monument vieux, décrépit et de sombre aspect; par sa large porte ouverte vous apercevrez un préau sans jour et sans air entouré de bancs vermoulus; entre les maisons voisines, vous verrez se dresser un long pignon noir percé de fenêtres grillées. Tout cela, c’est la prison de Saint-Lazare où sont enfermées, avant leur comparution en justice, les femmes accusées de crimes et où purgent aussi leurs peines certaines condamnées ayant contrevenu aux règlements qui les régissent.
Un criminaliste seul peut trouver quelque intérêt à la visite de cette noire prison ; nous n’en ferons pas franchir la porte à nos lecteurs, nous nous sommes donné mission de distraire et non d’écœurer.
Ces vieilles constructions disparaîtront bientôt, au reste, du quartier qu’elles déshonorent; la prison, l’inévitable prison, sera remplacée par un établissement plus salubre et, de Saint-Lazare, la vieille léproserie, on ne connaîtra plus que l’histoire, histoire facile à retracer en quelques
lignes, l’architecture ne nous offrant ici aucune digression intéressante.
On ne saurait déterminer au juste l’origine de Saint- Lazare; il paraît prouvé pourtant qu’il existait, à l’état d’hôpital pour les lépreux, dès le commencement du douzième siècle; le roi Louis le Gros établit, en faveur de cette maladrerie, une foire dont elle touchait les revenus et qui se tenait sur le chemin de Paris à Saint-Denis. Sur un plan de Paris sous Louis VII, nous trouvons Saint-Lazare figuré par une agglomération de bâtiments d’une importance au moins égale à celle de la fameuse abbaye de Saint-Martin.
Vers 1515, l’évêque de Paris établit à Saint-Lazare — léproserie toujours — les chanoines réguliers de Saint-Victor; en 1636, le principal de cette communauté, Adrien Lebon, fit don de la maison à Vincent de Paul qui y installa son institution des prêtres de la Mission, congrégation dévouée à l’instruction des habitants des campagnes. C’est là aussi que mourut Vincent de Paul; en 1789, on voyait encore son tombeau. Dans l’enclos, devenu le plus vaste qu’il y eut à Paris, était un bâtiment appelé le Logis du roi. Là, avant d’entrer dans leur bonne ville, les souverains recevaient le serment de fidélité de ses habitants; là aussi, quand ils mouraient, leurs dépouilles étaient exposées pendant quelques heures avant d’être transférées à la cathédrale de Saint-Denis. A la fin du dix-septième siècle, les constructions tombaient en ruines; c’est alors que furent édifiées celles que nous voyons.
En 1789, le 13 juillet, le peuple de Paris, souffrant de la famine, apprit que les bâtiments du couvent, dont une partie déjà servait depuis dix ans de maison de détention (1), renfermaient une grande quantité de provisions; la maison fut pillée, dévastée, en partie incendiée et les religieux durent se disperser. En 1793, Saint-Lazare fut définiti-
(l) C’est dans cette prison que, au lendemain de la première représentation du Mariage de Figaro} Beaumarchais fut incarcéré pendant trois jours.
PROMENADES DANS PARIS
vement converti en prison; c’est de là que partirent, pour aller à l’échafaud, les poètes Roucher et André Chénier.
Voici notre promenade achevée et pour rejoindre notre point de départ, nous n’avons plus qu’à remonter le boulevard Magenta entre deux rangées de constructions neuves dont la rectitude n’est interrompue que par un marché construit sur le modèle de nos marchés parisiens et qui se trouve à l’angle de la rue de Chabrol. Comme perspective, nous aurons devant nous, animée d’un souffle d’air qui vient de loin, la large ouverture du boulevard Barbés, qui, en changeant de nom au milieu, traverse tout le dix-huitième arrondissement.
Avons-nous tout visité dans l’arrondissement? Oui, pouvons-nous répondre si la question ne vise que les lieux et les monuments offrant un intérêt historique ou artistique.
Il est certain que nous ne vous avons pas fait remonter le faubourg Saint-Martin pour voir la mairie du dixième arrondissement actuellement en construction, non plus que pour passer, rue des Récollets, devant l’hôpital militaire Saint- Martin; nous n’avons pas voulu vous condamner à l’ascension du faubourg Poissonnière, dans le seul but de vous montrer les trophées d’armes qui décorent la façade de la caserne de la Nouvelle-France et la vaste cour qui s’étend entre ses bâtiments sans caractère.
Sur le boulevard de Strasbourg, émaillé de cafés-concerts et de brasseries, l’historien que nous sommes aurait trouvé peu de chose à glaner; cafés-concerts et brasseries ont une clientèle un peu tumultueuse parfois, mais toujours assidue.
Les premiers ont vu naître — grâce à l’excentricité plutôt qn’au talent réel — un certain nombre de célébrités chantantes dont les succès font sourire les vrais artistes. De ces petites scènes sont partis, souvent pour faire le tour de tous les carrefours parisiens, une foule de refrains, nous serions tenté de dire de rengaines, vite oubliés heureusement.
Quant aux brasseries, malgré leurs vitraux multicolores, leurs tables, leurs bancs et leurs verres de tonnes antiques, ce ne sont, là comme ailleurs, que des salles banales obs-
curcies de fumée. Nous nous reprocherions de ne point signaler pourtant ici — nous aimons, on le sait, les contrastes dont Paris abonde — le joli théâtre des Menus-Plaisirs. Si nos lecteurs y passent une soirée — et les soirées y sont agréables souvent — ils garderont un bon souvenir de cette salle gaie et commode et n’oublieront pas le rideau représentant la parade de Mondor et Tabarin sur le Pont-Neuf, une reconstitution très exacte d’une scène populaire du vieux Paris ; pitres, seigneurs, bourgeois, mendiants, belles filles y sont groupés avec un art exquis dans un fort pittoresque pêle-mêle. Ce rideau — nous allions dire ce tableau — est l’œuvre de M. Frédéric Lix.
APPENDICE
DÉLIMITATION DES QUARTIERS DE L’ARRONDISSEMENT. NOMENCLATURE HISTORIQUE DES RUES, PASSAGES, PLACES, BOULEVARDS, ETC.
DELIMITATION DES QUARTIERS
(V oir le plan.)
Quartier Saint-Vincent-de-Paul ( teinte rose).
41 446 habitants.
Une ligne partant de la rue de Chabrol et suivant l’axe de la rue du Faubourg-Poissonnière (nos 86 à fin) — des boulevards de la Chapelle (nos impairs) — et de la Villette (nos 147 à fin) — de la rue du Faubourg-Saint- Martin (nos 131 à fin) — et des rues de Strasbourg (nos pairs) — et de Chabrol (nos pairs) jusqu’au point de départ.
Quartier de la Porte-Saint-Denis ( teinte verte).
28 687 habitants.
Une ligne partant de l'extrémité du boulevard Bonne-Nouvelle et suivant l’axe de la rue du Faubourg -Poissonnière (nos 2 à 84) — celui des rues de Chabrol (nos impairs) — et de Strasbourg (nos 9 à fin) jusqu’au boulevard de Strasbourg — l’axe de celui-ci (nos impairs) jusqu’au boulevard Saint-Denis — enfin ceux des boulevards Saint-Denis (nos 14 à fin) — et Bonne- Nouvelle (nos pairs) jusqu’au point de départ.
Quartier de la Porte-Saint-Martin {teinte jaurte).
39 518 habitants.
Une ligne partant du boulevard Saint-Denis et suivant l’axe du boulevard de Strasbourg (nos pairs) — ceux des rues de Strasbourg (nos 7 à 1) — des Récollets (nos impairs) — Bichat (nos impairs) — du Faubourg-du-Temple (nos 1 à 45) — de la place de la République — et enfin ceux des boulevards Saint-Martin m°s pairs) — et Saint-Denis (nos 2 à 12) jusqu’au point de départ.
Quartier de l’Hôpital Saint-Louis {teinte bleue).
42 128 habitants.
Une ligne partant de l’extrémité de la rue des Récollets et suivant l axe de la rue du Faubourg-Saint-Martin (nos 148 à fin) — ceux du boulevard de la Villette (nos 1 à 135) — de la rue du Faubourg-du-Temple (nos 47 à fin) — et enfin des rues Bichat nos pairs) — et des Récollets (nos pairs) jusqu’au point de départ.
Population de l’arrondissement ; 151779 habitants.