DESSIN DE P. MERWART
Nous partirons de la place de la République, où le grand immeuble qui fut autrefois les Magasins réunis est maintenant transformé en hôtel moderne, quelque chose comme le Continental du quartier, puis nous suivrons le boulevard du Temple, large voie calme, ombragée d’arbres, bordée de boutiques et de magasins peu luxueux, fréquentée par des promeneurs tranquilles, vieux habitants du Marais, qui, devant les hautes maisons de rapport qui se sont élevées là, regrettent le temps où, sur le côté gauche, se dessinaient les pittoresques silhouettes de sept théâtres, où dès quatre heures de l’après-midi, s’allongeaient devant le Cirque, la Gaîté, les Funambules, les Folies, les Délassements et même le Petit Lazari, des queues grouillantes et interminables dont la foule très mêlée patientait en chantant le refrain du jour et en échangeant force lazzis avec les marchands de programmes, de coco, d’oranges et de sucre d’orge.
Ce temps n’est plus; les théâtres ont été expropriés et, pour satisfaire ses goûts de plaisir, le public parisien ne rencontre plus ici que le cirque d’Hiver.
Séduisante au dehors, coquette à l’intérieur, telle est la salle connue sous ce nom et qui ouvrit, en 1852, sous celui de cirque Napoléon. Nous ne nous appesantirons pas sur les exercices auxquels elle sert de cadre. Tous les gymnastes, tous les équilibristes, toutes les écuyères célèbres, tous les clowns grotesques ont évolué sur sa piste et voltigé sous son plafond ; ce que nous ferons remarquer, c’est la richesse artistique de sa décoration extérieure à laquelle ont concouru des sculpteurs du plus grand mérite. Pradier est l’auteur de l’amazone en bronze d’une si coquette allure, d’un mouvement si hardi, qui décore la gauche de l’entrée principale; le mâle guerrier qui lui fait pendant est de Bosio et Duret ; Guillaume, Lequesne, Husson, Dantan aîné ont signé les ingénieuses compositions des bas-reliefs courant autour de la frise. Quant aux plans, ils sont de M. Hittorff.
Continuons notre marche vers la place de la Bastille en suivant les boulevards des Filles-du-Calvaire et Beaumarchais ; remarquons en passant quelques magasins de meubles
sculptés, quelques boutiques de curiosités, quelques marbreries importantes; à l’horizon se dresse le fût noir de la colonne de Juillet, surmonté de son génie doré tout brillant dans l’air.
Nous voici arrivé sur la vaste place; au milieu s’élève la colonne; derrière nous fuient la rue Saint-Antoine et le boulevard Henri IV, à notre droite, des bateaux glissent entre les deux hauts parapets du canal ; à notre gauche, le boulevard Richard-Lenoir nous laisse voir ses gais jardinets; au fond de la place, à droite, s’ouvrent les rues de Lyon et de ' Charenton et se dresse la gare du chemin de fer de Vincennes ; à gauche, commence la rue de la Roquette, au fond celle du Faubourg-Saint-Antoine.
Nous passerons sans nous arrêter devant la colonne de Juillet, nous réservant de la visiter lors de notre promenade ; dans le douzième arrondissement.
Pour pénétrer dans le faubourg, dont les premières maisons, presque toutes habitées par des marchands de meubles, des tourneurs et des tapissiers ne nous offriraient qu’un intérêt médiocre, nous ferons un léger détour par la rue de la Roquette et nous suivrons la rue de Lappe. C’est un de ces j coins originaux qu’il faut visiter, si l’on veut se rendre l compte de tout ce que la curiosité peut trouver d’aliments divers dans la capitale.
La rue de Lappe. longue environ de 260 mètres, large de 6, est bordée de hautes maisons, vieilles, noires, aux pignons jj lézardés, aux cours étroites, aux escaliers tortueux, aux i logis mal aérés ; de-ci, de-là, vous verrez s’échapper des fenêtres de grands bâtons supportant le linge qui sèche.
Le côté original de la rue n’est pas là, mais bien dans le commerce tout spécial dont elle est le centre ; ce commerce est celui de la ferraille, de la chaudronnerie, des soufflets, des comptoirs d’étain ; pas une boutique où vous ne puissiez voir du fer, du zinc ou du cuivre : ici on vend des comptoirs, des bascules, des balances; là des roues, h ébréchées parfois, des poêles en fonte, des tuyaux; à côté du ton roux du fer, le cuivre des chaudrons et des bassines
jette sa note brillante; dans une cour, au fond d’une allée dont la rouille tapisse le sol, vous apercevrez un amas de vieux fers, tringles, fers à T, fermes brisées, écrous, boulons, tout cela entassé, enchevêtré, sans ordre, à terre, debout dans les angles, couché sur les pavés, encombrant tous les coins. Youlez-vous une machine à vapeur et sa chaudière? Vous les trouverez dans cette boutique. Avez-vous besoin d’une machine à coudre? Ce magasin vous en offrira un choix. C’est ici que demeurent ces brocanteurs dont nous avons parlé lors de notre visite à l’hôtel des Ventes ; dans cette rue, tout est commerce, on n’y songe qu’à l’achat et à la vente; vous n’y verrez pas un cabaret, seul un débit de tabac dresse sa carotte rouge au milieu de la rue; un marchand de vin occupe une petite boutique et fait plus d’affaires en vendant au panier qu’en débitant sur son comptoir.
La rue de Charonne nous ramènera au faubourg Saint- Antoine et nous aurons fait peu de chemin quand nous nous trouverons devant la grille de l’hôpital Trousseau ; bien que le côté où il s’élève appartienne au douzième arrondissement, nous userons de la licence que nous avons prise quelquefois et nous nous y arrêterons pendant un court instant.
Destinés d’abord à servir d’asile aux enfants trouvés, les bâtiments de l’hôpital Trousseau ont été construits en 1670. La première pierre en fut posée par la reine Marie-Thérèse; les enfants trouvés y restèrent jusqu’en 1795 et la maison du faubourg Saint-Antoine ne fut plus occupée que par des orphelins; ceux-ci furent transférés à l’établissement de la rue d’Enfer en 1838 et l’hospice, abandonné pendant quelque temps, rouvrit le 1er février 1840, sous le nom d’hôpital Sainte-Marguerite.
En 1854, à l’instigation de l’impératrice Eugénie dont il prit alors le nom, l’hôpital fut spécialisé et ne reçut plus que des enfants malades. Depuis la guerre il a pris le nom du célèbre praticien mort en 1867.
Une sorte de petit carrefour formé par le faubourg et les rues Sainte-Marguerite et de Cotte rappelle à notre souvenir
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un desplustragiques épisodesdesjournéesdedécembrel851. C’est là que quelques représentants du peuple, aidés d’un petit nombre d’ouvriers armés d’une trentaine de fusils seulement, élevèrent une barricade et affrontèrent le feu d’une compagnie de ligne ; c’est sur cette barricade, qu’il dominait de toute la hauteur de sa taille, que le représentant Baudin, dont les cendres ont été transportées au Panthéon en 1889, fut mortellement frappé.
* Notre itinéraire nous conduit maintenant devant une façade large, basse, percée de trois portes brunes sans ornements et terminée par un fronton écrasé que surmonte une maigre croix. Cette façade est celle de l’église Sainte-Marguerite, paroisse du quartier.
Son origine remonte à l’an 1625 ; c’était alors une chapelle qu’un curé de Saint-Paul, nommé Antoine Fayet, avait fait construire pour enterrer les membres de sa famille et où il fut inhumé lui-même le 9 février 1634. Quatre années plus tard, le petit édifice s’augmenta d’une sacristie et d’un presbytère. Devenu succursale de Saint-Paul, l’église fut agrandie ou, pour mieux dire, rebâtie entre les années 1669 et 1678 ; une chapelle y fut encore ajoutée en 1703 ; enfin en 1764, l’architecte Louis fut chargé de l’érection de la chapelle des Ames du purgatoire qui fait saillie sur le côté gauche du monument.
L’église, érigée en paroisse en 1712, resta longtemps encore sous la domination du curé de Saint-Paul qui, entre autres droits, avait celui d’y célébrer l’office divin le jour de ^ la Sainte-Marguerite.
Jean-Baptiste Goy, premier curé de Sainte-Marguerite, i avait été sculpteur avant d’entrer dans les ordres ; il fit tous ses efforts pour embellir son église; consacrant ses loisirs à la peinture, il décora les murs de plusieurs tableaux fort remarquables, dit-on, mais qui sont aujourd’hui disparus ; disparus aussi quelques statues et divers ornements artis- ; tiques qu’il était parvenu à réunir. C’est Goy qui fit bâtir la |j chapelle de la Vierge et reconstruire le chœur.
Pendant la Révolution, l’église devint le temple de la Li-
berté et de l’Égalité. C’est dans le cimetière qui l’avoisinait que fut enterré, le 20 juin 1795, sans qu’on ait jamais pu dire précisément à quelle place, Louis XVII mort au Temple.
Si peu engageants que soient les dehors, nous ne nous dispenserons pas de visiter l’intérieur de Sainte-Marguerite. Nous remarquerons d’abord, au chevet de la chapelle de la Vierge, un bas-relief en pierre représentant sainte Marie et VEnfant Jésus , œuvre d’un bon caractère et qu’on s’accorde à attribuer à Goy; puis, dans la nef, à gauche contre le mur intérieur de la façade, une Descente de croix peinte sur bois par Francesco de Rossi, dit le Salviati. Cette grande composition devant laquelle les artistes s’arrêteront avec plaisir, avait été exécutée pour décorer une chapelle de l’église des Célestins ; longtemps on l’a cru perdue ; M. Paul Mantz l’a retrouvée à Sainte-Marguerite au cours des travaux qu’il a I faits pour les Richesses d'art de la France .
Ne quittons point ce curieux tableau sans signaler une de ses particularités ; le Joseph d’Arimathie qui soutient le corps du Christ, au centre de la composition, est un portrait du roi Henri II tel qu’il était dans les dernières années de sa vie.
A Luca Giordano est attribué un Massacre des Innocents qui, sur le côté droit, fait pendant à la Descente de croix .
Dans la nef, vous verrez deux groupes en plâtre : une , sainte Amélie faisant V aumône et un Martyre de sainte Marguerite ; la première de ces œuvres est de Debay père, la seconde d’Hippolyte Maindron.
La chaire ornée de bas-reliefs est un travail de la fin du dix-septième siècle qui provient, selon toute probabilité, d’une église désaffectée ou démolie pendant la Révolution.
Vous pourrez voir encore quelques toiles : de Lagrénée, saint Ambroise présentant à Dieu la lettre de Théodose ; de Restout, saint Vincent de Paul ; de Suvée, la Visitation ; de Jean Gigoux, les Israélites dans le désert; de Gleyre, la Pentecôte; enfin le buste de l’abbé Haumet, mort curé de la paroisse en 1851, bonne œuvre de M. Doublemard.
Si vous vous tournez à gauche, votre regard s’arrêtera sans
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nul doute vers la sorte de nuée grise singulièrement douce et attirante que forme la chapelle des Ames du Purgatoire ; c’est là, sans conteste, le coin le plus remarquable de la petite église. Large, profonde, éclairée par le haut, la chapelle est décorée de peintures en grisaille formant trompel’œil et représentant une suite de colonnes corinthiennes ' entre lesquelles on aperçoit des statues qui paraissent se dresser dans un arrière-plan; la voussure conçue dans le même esprit continue la décoration par une imitation de , bas-reliefs, et la complète en simulant des caissons sculptés. Brunetti est l’auteur de ces curieuses peintures, malheureu sement fort dégradées aujourd’hui. Il faudrait, nous disait un | ecclésiastique attaché à la paroisse, 40000 francs pour res- j taurer cette admirable chapelle, et il ajoutait avec mélan- H colie : Nous n’avons point assez d’argent pour nos aumônes ! I
Personnellement, nous ne sommes pas partisan des restaurations; la chapelle des Ames remise à neuf perdrait un peu à nos yeux du caractère mystique et vaporeux que lui a donné le temps.
En 1817, le tombeau de Girardon. érigé jadis dans l’église Saint-Landry, a été transféré et réédifié à Sainte-Marguerite; il a été exécuté originairement sur les dessins du maître par ses élèves Robert le Lorrain et Nourrisson ; c’était un sarcophage de marbre vert supportant une croix au pied de laquelle la Vierge, entourée d’anges désolés, pleurait sur le corps de son fils ; ce tombeau avait été conservé au musée des monuments français. L’architecte Godde, en l’installant ici, lui a fait subir quelques modifications qui ont sensiblement dénaturé son caractère primitif.
Dans le chœur, on a placé, non sans quelque solennité, en 1888, deux fort jolis vitraux: saint Augustin et saint Ambroise, peints par M. Didron, et offerts par un paroissien.
En 1870, un projet de reconstruction générale de l’église I avait été élaboré. M. Hittorff devait fournir les plans. La guerre survint et les choses restèrent en l’état.
Revenu au faubourg, qui maintenant s’ouvre large devant nous, laissant apercevoir à son extrémité la large place de
la Nation et les deux colonnes surmontées de statues qui indiquent l’endroit où était jadis la barrière du Trône, nous passerons, non sans nous arrêter, bien qu’il appartienne au douzième arrondissement, devant l’hôpital Saint-Antoine.
C’est l’abbaye que remplace cet hôpital qui a donné au quartier le nom qu’il porte. Un hôpital est peu attrayant à visiter ; on nous saura gré, pensons-nous, de raconter l’histoire de l’abbaye au lieu de pénétrer dans les salles de l’établissement.
C’est à la fin du douzième siècle qu’un pauvre curé de Neuilly-sur-Marne vint à Paris et donna une suite de prêches où il tonnait éloquemment contre les usuriers et tentait de ramener au bien les femmes de mauvaise conduite; ces prédications obtinrent un grand succès auprès de ces dernières; plusieurs se convertirent et renoncèrent au monde; pour aider à sa parole, le prêtre se chargea de l’entretien de celles de ses pénitentes qui consentirent à embrasser la vie monastique ; de puissantes protections vinrent en aide à sa pauvreté et l’abbaye royale de Saint-Antoine des Champs fut fondée. Dans l’église que Louis IX avait fait bâtir, furent enterrées les princesses Louise et Bonne, filles de Charles Y, et, plus tard, en 1760, Éléonore de Bourbon-Condé qui, pendant trente-huit ans, avait été l’abbesse de la communauté.
Les bâtiments actuels ont été réédifiés en 1770 par Lenoir. Vingt ans plus tard, la fortune de l’abbaye, qui disparut dans la tourmente, était gravement compromise. Une princesse de Beauveau-Craon en était alors abbesse.
En 1795, la Convention affecta les bâtiments de l’abbaye à un hôpital.
Le faubourg continue à s’élargir; l’air arrive vivifiant à nos poumons, saturé de l’odeur de verdure que le vent amène du cours de Vincennes ; nous sommes tout près de la place de la Nation; mais avant d’en faire le tour, nous entrerons dans la rue des Immeubles industriels, voie bordée de constructions uniformes qui forme le sommet d’un îlot triangulaire dont les deux côtés sont limités par le faubourg Saint-
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Antoine et le boulevard Voltaire, et dont la pointe aboutit à l’extrémité du faubourg.
Nous avons parlé précédemment de l’aptitude au travail et des qualités industrielles qui distinguent les habitants de ces quartiers; nous allons voir ici un frappant exemple de ce que peut la capacité ouvrière aidée par une intelligente philanthropie.
La rue où nous sommes est la propriété d’une société anonyme qui loue les rez-de-chaussée et les premiers étages de ses maisons à de grands entrepreneurs, les appartements, les logements et les mansardes à des ouvriers; trois puissantes machines, installées dans un sous-sol, distribuent la force motrice dans tous les ateliers, appartements et même petits logements de cette ruche ouvrière ; chacun, ici, peut exercer son industrie chez soi.
Quelques ateliers sont curieux à visiter : celui d’un tailleur de faux diamants, si habilement imités qu’il est parfois impossible de les distinguer des vrais ; celui d’un brocheur d’or sur peluche, où les ouvrières participent aux bénéfices réalisés dans la proportion du travail accompli. Si nous ne nous sommes pas arrêté trop longtemps dans l’atelier où l’on chantourne les marbres au moyen d’une machine à denture perpétuelle très ingénieusement conçue, nous pourrons, dans une scierie voisine, voir séparer le bois destiné aux travaux de placage, en lames aussi minces que des feuilles de papier. Dans l’usine Prétot, on travaille pouçr l’État; nous y verrons fabriquer, à côté d’appareils destinés à la marine et à l’artillerie, tous les outils nécessaires à la confection du fusil Lebel. Si nous pénétrons dans les appartements, voire dans les chambres, nous trouverons partout la même activité, le même esprit inventif, la même fièvre de labeur, disons-le aussi, le même bien-être, juste récompense d’un travail constant.
Si, comme cela nous est arrivé à nous-même, il vous prend fantaisie d’arrêter au passage un des habitants de cette cité modèle et de causer quelques moments avec lui, vous rencontrerez un homme d’accueil affable parlant la
simple langue du peuple, mais la parlant bien et vous faisant sans emphase l’éloge de l’excellente organisation qui fait la prospérité de celte rue, rue unique à Paris, où, lors d’une visite qu’il lui fit à la fin de l’année 1888, le Président de la République ne trouva pas une misère à soulager !
La place de la Nation, autrefois place du Trône, est une vaste circonférence ; au centre est la fontaine entourée de jardinets que décore le groupe de Dalou : le Triomphe de la République . A l’entour rayonnent de larges avenues fuyant les unes vers le centre de l’arrondissement que nous visitons, les autres vers son voisin, le douzième.
La place autrefois occupée par la barrière est indiquée par deux colonnes surmontées des statues de Philippe- Auguste et de saint Louis ; la première pensée de ces colonnes appartient à Ledoux, qui en posa les fondations en 1788; leur construction, abandonnée longtemps, fut reprise en 1842 et terminée en 1846 par M. Jay. Les statues sont, la première, de Dumont, la seconde, d’Etex.
Le boulevard Voltaire aboutit là, venant en ligne droite de la place de la République; l’avenue Philippe-Auguste relie la place à l’ancien boulevard extérieur de Ménilmontant; les avenues de Bouvines et de Taillebourg, larges mais courtes toutes deux, mènent l’une à la rue de Montreuil, l’autre au boulevard de Charonne; c’est ce boulevard que nous allons suivre pendant quelques instants. Il forme *la limite extrême de l’arrondissement ; il est bordé de constructions basses, peu luxueuses, dont l’aspect monotone est interrompu de temps à autre par les hautes pyramides des cheminées de quelques fabriques.
Nous passerons sans nous arrêter devant la rue de Montreuil, vieille de cent cinquante ans, où rien ne saurait captiver notre attention; devant la rue Alexandre-Dumas, ouverte depuis la guerre, et où le quartier a fait construire une de ses écoles communales.
En redescendant vers le centre de l’arrondissement par la rue de Charonne, vous vous arrêterez, à coup sûr charmé, devant une construction de style gothique douzième siècle,
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toute moderne pourtant. Au-dessusd’une petite porte ogivale placée à l’extrémité des bâtiments, vous lirez ces mots gravés dans la pierre : Eglise de la Sainte-Famille. Œuvre flamande.
Ceci ne vous apprendra rien, et l’aspect silencieux, un peu monacal de la maison, vous fera peut-être craindre d’être indiscret en tentant d’en franchir le seuil.
Vous pouvez frapper, pourtant, à la porte du petit bureau qui se trouve à droite de la grille d’entrée, au numéro 181 ; sans nul doute, le R. P. Beyaert, directeur de l’œuvre, vous accueillera gracieusement, et dans le langage d’un homme du monde, avec la modestie d’un homme de bien, il vous contera l’histoire de sa mission; vous obtiendrez parfaitement de lui la permission.de visiter l’église — une des plus jolies petites églises de Paris — et aussi le jardin et les pièces de l’intérieur qui sont mises à la disposition des fidèles. Nous verrons dans quel but tout à l’heure.
L’œuvre que poursuivent les prêtres missionnaires du diocèse de Gand, établis rue de Charonne, est à la fois religieuse, moralisatrice et charitable.
Offrir aux Flamands du nord, à ceux de la Belgique et aux Hollandais, un lieu de prière où ils puissent entendre prêcher dans leur langue maternelle; grouper autour de l’église assez de distractions saines pour éloigner l’ouvrier du cabaret, venir en aide aux nécessiteux, faciliter les mariages et les rapatriages, distribuer des secours aux malades, faire enterrer décemment les pauvres dans leurs paroisses respectives, offrir des secours aux veuves, ouvrir aux enfants les portes d'ateliers recommandables, tel est, en peu de ij mots, le programme que la mission flamande s’est imposée, qu’elle a suivi depuis 1862, époque de sa fondation, et qu'elle réalise maintenant dans son entier.
L’église, ouverte à tous le dimanche, est, nous l’avons j dit, une construction remarquable; l’architecte, M. Arthur Verliaeghen, de Gand, a fait preuve à la fois de science, de goût et d’un sentiment religieux très élevé; toute en pierre, actuellement sans autre ornementation qu’une fort belle i
verrière qui décore le fond du chœur, une chaire et des confessionnaux de construction flamande d’un fort bon style, elle est empreinte d’un caractère de simplicité très imposant, grâce à la hardiesse élégante des voussures, aux proportions bien comprises du vaisseau.
Si vous parcourez la maison d’habitation où logent les pères, vous retrouverez partout le style flamand dans toute sa pureté ; au premier étage, on vous montrera une pièce disposée en cabaret flamand où, le dimanche, après les offices, les protégés de l’œuvre peuvent se délasser de leurs travaux en se livrant à divers jeux : billard, cartes, toupie hollandaise, etc.; vous verrez aussi une salle à manger fort propre; les fidèles de la petite église obtiennent facilement l’autorisation de se réunir là pour célébrer quelque fête de famille. Dans le jardin, un tir et un jeu de boule sont installés; une société musicale, placée sous l’invocation de sainte Cécile, donne de temps à autre des concerts qui sont fort prisés par tous les protégés de l’œuvre.
Si vous avez visité, comme nous vous le conseillons, les bâtiments de l’œuvre flamande, vous pouvez, en la quittant, laisser tomber une obole de vos mains, elle sera, ce qui précède ne vous permet pas d’en douter, très judicieusement employée.
L’avenue Philippe-Auguste nous a conduit rue de la Ropiette, et nous voici arrivé au coin le plus sinistre de ce ;°aris que nous avons vu jusqu’ici brillant, artistique, maîufacturier ; l’horizon est borné par la froide entrée du cimetière du Père-Lachaise et l’étagement infini de ses arbres oirs et de ses monuments blancs; une double rangée de uiarbriers et de marchands de couronnes funéraires, ous amène à une petite place limitée, à droite, par une orte de forteresse : la Prison des jeunes détenus , à gauche, par i; n bâtiment sombre : le Dépôt des condamnés , bastille ici, geôle i; au milieu, sur le sol d’une étroite avenue bordée d’arbres
Bibougris, cinq pierres rectangulaires, symétriquement disosées, indiquent la place où s’appuient, de temps à autre, s montants de la hideuse guillotine.
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Quelques-uns de nos lecteurs regarderont, peut-être intrigués, les façades des deux prisons et se demanderont sans doute ce qui se passe à l’intérieur. La prison des jeunes détenus, construite en 1830, sur les plans de M. Hippolyte Le Bas, renferme les condamnés qui n’ont point atteint Tâge de seize ans, et les enfants que leurs parents obtiennent la permission de faire temporairement enfermer à la suite de fautes graves. Ajoutons que, par une paternelle prévoyance de l’administration, un séjour à la prison des jeunes détenus ne constitue point un casier judiciaire; revenus au bien, les enfants qui ont été incarcérés ici peuvent oublier les mois qu’ils y ont passés comme on oublie un mauvais rêve.
La détention a ses sévérités, mitigées par une bienveillance sans bornes et de constants efforts pour ramener les égarés dans le bon chemin. Si le silence est de règle ab solue, le travail dans les ateliers, l’étude dans les classes, h promenade dans les chemins de ronde, occupent l’intelli < genceet reposent le corps de ces malheureux, aussi souvec victimes d’exemples mauvais que d’instincts pervers.
Des récompenses sont équitablement distribuées ; l’un d’elles, l’admission à la table d’honneur, est particulière ment enviée par les prisonniers. Quant aux peines discipli 1 naires : privation de promenade, pain et eau, réclusion dan une cellule obscure, elles sont appliquées avec le mène esprit de justice et ne se prolongent jamais au delà de deu jours.
Au sortir de la prison, les jeunes libérés trouvent l’efficai protection d’une société qui, continuant l’œuvre moralis; trice commencée, leur procure du travail, leur vient en aie aux heures de chômage ou de découragement, et souver enfin, de ces jeunes gens qui semblaient prédestinés à carrière du mal, arrive à faire des hommes recommandable
Traversant la place, si nous pénétrons dans le Dépôt d condamnés (1), il nous faudra, dès le seuil, abandonDi
(1) Le Dépôt des condamnés a été construit en 1836 sous direction de M. Gau.
toute espérance de régénération pour ceux qui sont là, ils ont généralement parcouru toute la carrière du crime; la plus grande partie des prisonniers attendent le départ d’un convoi pour la Nouvelle-Calédonie, d’autres n’ont plus à faire à l’air libre que les trente pas qui séparent la porte du Dépôt des cinq pierres dont nous parlions tout à l’heure.
Ces choses sont tristes, aussi notre visite sera-t-elle rapide; la prison, du reste, contient ce que contiennent toutes les prisons : un parloir où les admis à visiter les condamnés peuvent les entretenir en présence d’un gardien placé en faction dans le couloir grillé des deux côtés, qui sépare la pièce où se tient le visiteur, de celle où le détenu est enfermé. Ici, nulle communication directe n’est possible, un baiser ne peut s’échanger, deux mains ne peuvent se presser, nulle parole n’est secrète. A droite du parloir est le greffe; là, sont classées, en d’immenses in-folio, les archives de la prison, curieuse bibliothèque du crime, où l’on peut retrouver le signalement et la sinistre histoire de tous ceux qui sont venus échouer dans les cellules de la grande Roquette. L’avant-greffe, tout voisin du greffe, est la pièce où les condamnés échangent leurs vêtements contre le costume de la prison ; c’est la pièce où se fait aussi cette lugubre cérémonie — fort courte maintenant — qu’on appelle la ;oilette des condamnés à mort.
Nous passerons devant la cantine et, par une petite porte
I oisine de l’ avant-greffe, nous entrerons dans le préau, aste quadrilatère dont le bâtiment d’où nous sortons forme a base, la chapelle, le fond, les constructions contenant les tteliers et les cellules les deux grands côtés ; une fontaine n occupe le centre. C’est autour de cette fontaine qu’aux leures de promenade les condamnés se réunissent, se raontent leurs forfaits passés et préméditent parfois des rimes futurs. Un guichet central ouvre sa large baie vitrée ur la cour; des gardiens s’y tiennent en permanence; la urveillance est absolument continue.
Les ateliers occupent les rez-de-chaussée des deux ailes e l’est et de l’ouest; les cellules, les étages supérieurs.
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Parmi celles-ci, un guide complaisant vous montrera peutêtre la cellule n° 23. C’est dans cette petite pièce que Ms** Darboy passa les dernières heures de sa vie. Elle n’a point été habitée depuis 1871, et l’administration l’a conservée dans l’état où le vénérable prêtre l’a laissée.
Trois cellules sont réservées aux condamnés à mort; elles sont de plus grande dimension et plus confortablement meublées que les cellules ordinaires ; le condamné est enfermé là sous la surveillance incessante de deux gardiens; il ne reçoit d’autre visite que celles de son avocat et de l’aumônier. Ce mot amène à notre esprit le souvenir de l’excellent abbé Crozes, décédé au mois de novembre 1888. L’abbé Crozes fut pendant vingt-deux années le dévoué consolateur I de tous les condamnés à mort. Grâce à sa parole captivante, à son inépuisable charité, il sut souvent assouplir les natures les plus rebelles, éveiller le remords dans les cœurs 1 les plus endurcis, inspirer la résignation, fortifier le cou- !i rage, donner enfin, à ceux qui allaient mourir, avec le dernier adieu de la société qui châtie, l’espoir du pardon divin. 1
Les bois de justice et les fourgons de l’exécuteur sont remisés dans une basse maison isolée, sans numéro, de sinistre apparence; les murs sont livides, le toit rouge et dégradé. Vous pourrez voir cette maison rue de la Folie- Regnault, entre le passage du même nom et l’impasse i Launay.
Fuyons promptement ces tristes lieux et laissons l’impression pénible qu’ils ont produite sur nous se dissiper aux caresses de l’air sain et abondant qui vient par le boulevard Voltaire ; presque aussitôt, nous nous trouverons devant une i petite place triangulaire, plantée d’arbres, ornée, au centre, d’un petit jardinet, à la base d’une statue dont nous parle- \ rons tout à l’heure; le fond de la place est occupé par la mairie de l'arrondissement.
C’est M. Gancel qui fut, en 1862, chargé de l’édificatioi de cette mairie ; il a su faire à la fois une construction élé- < gante et un édifice d’un caractère véritablement municipal
La façade, composée d’un rez-de-chaussée et de deu:
étages, est limitée par des pilastres d’ordre composite ; la partie centrale formant avant-corps est percée de trois ouvertures plein-cintre dont les clefs ornées d’écussons représentent des têtes entourées de laurier. Au-dessus des frontons triangulaires qui surmontent les baies du premier étage, ornées de balustrades et de balcons, sont gracieusement assises de jolies statues en pierre de M. Maniglier représentant la Justice, le Mariage et V Étude; des cariatides du même artiste se voient encore dans la partie inférieure du motil architectural qui, au-dessus de la balustrade d’atlique, complète la décoration extérieure.
La porte centrale donne accès à un porche de belles proportions et recouvert d’une voûte en arc de cloître dont les • retombées s’appuient sur des colonnes d’ordre ionique.
La grande cour vient ensuite; elle est entourée de façades j de hauteurs différentes, mais d’une irréprochable harmonie : générale. Un escalier monumental aboutit au premier étage, sur un vestibule décoré de pilastres cannelés et de colonnes d’ordre dorique et donnant accès aux galeries qui desj servent les quatre ailes du monument.
Au premier étage aussi, prenant jour par les trois baies i centrales de la façade, est la salle des mariages; on y remarque une grande cheminée en marbre et pierre, surmontée d’un motif architectural au centre duquel sent gravés les articles du Code relatifs au mariage; les portes terminées par des frontons triangulaires sont richement encadrées de chambranles à crossettes; le plafond à compartiments repose sur une corniche ornée de modillons.
Dans de plus grandes proportions, nous retrouvons le même sentiment décoratif dans la salle des fêtes: cheminée de pierre et marbre, motif d’architecture couronné par les armes de la Ville, plafond à compartiments, etc. La salle des fêtes occupe l’aile postérieure de l’édifice; sept fenêtres l’éclairent, six petits salons lui servent d’annexes, sept portes en ouvrent l’accès. Les façades latérales de l’édifice fuient à droite sur l’avenue Parmentier, à gauche sur le boulevard Voltaire.
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La statue de Ledru-Rollin, de M. Steiner, qui décore la petite place, est, artistiquement parlant, une œuvre remarquable. Le tribun, debout dans une fière attitude, une main posée sur l’urne électorale, semble de l’autre inviter le peuple à déposer son vote. La physionomie — qui du reste prêtait bien à l’art sculptural — est pleine de vie et d’expression ; la pose, quoique simple et naturelle, conserve un véritable caractère de grandeur.
A cette place se sont élevées successivement les statues du prince Eugène et de Voltaire; la statue de Voltaire est au- i jourd’hui au square Monge; quant à celle du prince Eugène, elle a été transportée aux Invalides.
Le boulevard Voltaire, qui traverse l’arrondissement dans ( sa plus grande longueur, continue droit et large devant nous, I et quelques moments nous suffisent pour arriver à son point de rencontre avec la rue Folie-Méricourt, endroit où il s’élargit soudain et forme une place qui permet d’admirer »i les belles proportions de l’église Saint-Ambroise.
C’est en 1059 que fut construite une première église sous j ce vocable; elle servait alors de chapelle à la communauté des Annonciades du Saint-Esprit, de l’hôtel-Dieu Saint-Nicolas de Melun, établies à Popincourt depuis l’an 1636. Poursuivies par la mauvaise fortune, les religieuses j furent, dès 1769, forcées d’aliéner considérablement leurs j biens et, en 1781, durent vendre l'église et la maison.
L’église, devenuepropriété nationale pendant la Révolution, fut rendue au culte en 1802 ; rachetée par la ville de Paris J en 1811, elle fut alors l’objet de restaurations et d’agrandis- 1 sements que dirigea Godde, l'architecte que nous trouvons à la tête de presque tous les travaux religieux de ce temps.
Soit que les constructions primitives ne s’y prêtassent , point, soit que Godde manquât d’inspiration, l’édifice demeura des plus modestes au point de vue de l’art.
Sa réédification complète fut résolue en 1863 et confiée j j Th. Ballu (1). On sait quelle érudition profonde, quel goû
(1) Th. Ballu est mort en 1883.
délicat, quelle richesse d’invention possédait l’illustre architecte ; il a donné des preuves nouvelles de toutes ces qualités dans la construction de Saint-Ambroise. S’inspirant du style du douzième siècle, il a su donner à l’édifice le caractère de simplicité et de grandeur que nous aimons à rencontrer dans les monuments consacrés au culte.
Le porche, élevé de trois degrés, ouvre trois arcades en plein cintre sur sa façade et une autre arcade sur chacun * de ses côtés ; un ordre de pilastres flanqués d’élégantes colonnettesle décore au rez-de-chaussée; une galerie, aveugle au centre, à jour sur les côtés, le couronne ; aux angles de cette galerie s’élèvent des pinacles accompagnés de colonnettes et terminés par une pyramide en pierre ; deux tours i carrées, supportant chacune une flèche octogonale accostée de petits clochetons, s’élèvent aux extrémités de la façade en retrait du porche.
Quatre statues en pierre, deux entre les pilastres du rezde-chaussée, deux entre ceux du pignon supérieur, complètent l’harmonieux aspect de la façade; ce sont celles des prophètes Jérémie, Isaïe , Daniel et Ezéchiel. MM. F. Taluet, Alfred Jacquemart, Travaux et Gambos en sont les auteurs.
Dans le porche, sur les tympans des trois portes correspondant aux arcades extérieures, nous remarquerons trois peintures sur lave émaillée exécutées par M. Louis Devers d’après les dessins de M. Soulacroix ; ce sont, au-dessus de la porte principale : le patron de l’église, au-dessus des autres deux allégories : VÉloquence et la Théologie .
L’intérieur, vaste, élevé, imposant en son aspect, se compose d’une nef, de deux bas côtés et de trois chapelles absidiales ; il est doucement éclairé par les vitraux de M. Maréchal, de Metz. Le célèbre verrier a réuni une suite de compositions : grisailles ornementales, figures de saints, scènes bibliques, médaillons formant un ensemble charmant.
Les chapelles du transept, Saint-Augustin et Saint-Ambroise, sont ornées de grandes compositions de M. Lenepveu, représentant îes actes principaux de la vie des deux saints.
Le chœur, surélevé de trois marches, est fermé par une jolie grille de communion en fer forgé agrémentée de dorures. Le maître-aulel est en liais peint et doré ; le retable, également en pierre peinte, est orné en bas-relief de six jolis petits anges; le tabernacle en cuivre est incrusté de pierreries.
Les chapelles absidiales correspondent entre elles ; celle du centre est dédiée à la Vierge, celles des côtés à sainte Geneviève et à saint Joseph ; la première renferme un beau groupe en marbre : la Vierge tenant V Enfant Jésus, de M. Oudiné ; dans les autres vous pourrez voir une sainte Geneviève, deM. Loison,et un saint Joseph, deM.'Chatrousse, deux statues en pierre ; peintes et dorées, elles s’harmonisent parfaitement avec le style adopté pour le monument.
Enfin, si vous entrez dans la sacristie des messes, vous trouverez un tableau deVafflard : saint Ambroise sauvant un prêtre arien de la fureur du peuple. Ce tableau, qui servait de retable au maître-autel de l’ancienne église, est le seul des objets d’art qu’elle contenait que la nouvelle paroisse ait conservé.
A quelques pas de l’église Saint-Ambroise, le boulevard Voltaire est coupé par le boulevard Richard-Lenoir. Devant et derrière nous, ce dernier étend la suite gracieuse des jardinets qui couvrent le canal depuis l’avenue de la République jusqu’à la Bastille; au point d’intersection des deux voies, nous rencontrons la statue du sergent Bobillot, mort au Tonkin le 10 mars 1885. L’œuvre, de bonne allure, a été inaugurée en 1888; elle est de M. Paris. A notre gauche, nous apercevons la tapageuse façade chinoise d’un café-concert fort suivi par les gens du quartier : Ba-ta-clan, construit par l’architecte Duval dont nous avons parlé à propos du Grand Café parisien. Mais nous sommes certainement plus intéressé par la vaste construction où les fonderies du Val-d*Osne étalent leurs bronzes monumentaux. Puisque le mot fonderie est venu sous notre plume,, nous allons faire faire un détour à nos lecteurs et les ramener pour un moment dans cette : rue Saint-Maur dont nous connaissons une partie pour l’a-
voir visitée dans le dixième arrondissement, et nous allons, s’ils le veulent bien, les introduire chez un mécanicien-fondeur, propriétaire d’une, des plus actives et des plus curieuses usines de ce quartier.
C’est au numéro 85 de la rue Saint-Maur que s’élève le grand établissement de M. A. Piat ; une large porte, que le public ne franchit point, donne accès aux ateliers ; une autre, qui lui fait pendant, ouvre sur le magasin du rez-de-chaussée. Dès que vous aurez pénétré dans celui-ci, vous serez frappé de la multiplicité des objets fabriqués et de l’ordre minutieux qui préside à leur classement : volants, roues d’engrenage, poulies, paliers, écrous, engins mécaniques de toutes formes, de toutes grandeurs s’étagent dans de vastes casiers ; sur le ton sombre de la fonte, l’éclat de l’acier poli, le scintillement du cuivre jettent des points lumineux et des notes gaies; entré dans un établissement industriel, on se sent de suite captivé par un intérêt puissant et qui ressemble à celui qu’excite un musée.
Le sous-sol, qui occupe toute la surface du bâtiment central, est spécialement consacré à l’emmagasinement des poulies ; dans les longues travées qui le divisent, l’œil, sous la lumière tremblante du gaz, ne voit entre le pavé et la voûte qu’une perspective sans fin de cercles de tous diamètres. Dans un angle du magasin, un ascenseur transporte à la salle d’expédition les pièces qui y sont demandées.
De retour au rez-de-chaussée, nous pénétrerons dans le grand atelier de l’usine. C’est un vaste rectangle entouré de deux rangs de galeries et recevant, dans toutes ses parties, une lumière franche qui vient du toit vitré; le centre, place d’honneur, est réservé au travail du montage ; toute la nef est remplie de machines ; les tourneurs occupent un des bas côtés, les ajusteurs travaillent dans l’autre ; les forges rougeoient au fond ; le burin de la machine à raboter crie sur la surface qu’il aplanit. Un tour de 9 mètres de banc taille des arbres de transmission; une machine, propriété exclusive de la maison, découpe avec une régularité mathématique les dents d’une roue d’engrenage; d’une autre
PROMENADES DANS PARIS
s’échappe la note aiguë de l’acier frôlant une meule : c’est la machine à affûter les forets, un bijou mécanique, joli comme une pièce d’horlogerie et d’une étonnante ingéniosité. Ici le marteau frappe; là grince la lime; ailleurs, le soufflet de forge gémit sur le charbon crépitant, et, dominant le tout, orchestre de cette grande symphonie, âme de celte incessante production, on entend le bruit continu du roulement des arbres et des poulies évoluant dans l’air sous l’impulsion d’une puissante machine à vapeur.
Deux cent cinquante ouvriers, dont quelques-uns sont de véritables artistes, travaillent dans cette usine sous la haute direction de M. Piat, secondé par un ingénieur de premier ordre et de nombreux dessinateurs; aussi, si vous montez dans la première galerie, trouverez-vous encore de nombreux ateliers où se confectionnent les modèles en bois, où se tournent et s’ajustent les pièces de petites dimensions; quant à la seconde galerie elle est occupée par des magasins.
Non moins curieuse que la partie que nous venons de parcourir est la fonderie. Là, nous marchons sur une couche de sable noir qui sert à la confection des moules; là, nous voyons les ouvriers occupés à placer les modèles dans les châssis, à tasser le sable qui doit conserver leur empreinte, à en lisser les surlaces avec un pinceau enduit d’une mixture composée d’argile grasse de charbon de bois en poudre et d’amidon. Au centre, vous verrez peut-être préparer, à même le sable, le moule d’une grande pièce circulaire au moyen d’une ingénieuse machine remplissant le rôle d’un compas et assurant la parfaite régularité des contours. Bâtie en briques, fermée par des portes de tôle, on vous montrera l’étuve où l’on fait sécher les moules, puis les cubilots, desquels, l’heure de la fonte arrivée, vous verrez le métal en fusion s’échapper et se précipiter dans le trou de coulée.
En quittant l’usine Piat, nous n’avons que quelques pas à faire pour nous trouver devant le square Parmentier, voisin de la maison mortuaire du célèbre agronome (68, rue du Chemin-Vert). Nous verrons là deux belles figures sculp-