LES QUINZE-VINGTS EN
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public est devenue indispensable. Une halle, qui n’existait pourtant que depuis 1643, est, disent les lettres patentes du 17 février 1777, abandonnée « depuis un temps immémorial » à cause de son peu d’étendue, et les vendeurs embarrassent la voie publique. L’abbaye de Saint-Antoine donne alors, sous réserve de certains droits sur les ventes, une partie de son enclos et un marais de dix arpents. Mme de Beauveau- Craon étant abbesse de Saint-Antoine le marché que Lenoir dit le Romain, construisit sur ces terrains, prit le nom de marché Beauveau.
En 1780, par une belle journée d’octobre, la population du faubourg se groupe, curieuse, intriguée, sceptique et railleuse aussi, autour du jardin de la maison Réveillon, une grande fabrique de papiers peints qui occupe plus de trois cents ouvriers. Pilâtre des Rosiers fait là une de ses premières expériences aérostatiques ; elle n’obtint qu’un succès contestable.
Enfin, dans les dernières années du règne de Louis XVI, s’achevait, après huit années de travail, une nouvelle enceinte de Paris ; elle avait 28 kilomètres de tour et était percée de cinquante-cinq barrières, dont les pavillons destinés à la perception des droits d’entrée avaient été construits, quelques-uns fort luxueusement, par l’architecte Ledoux.
L’une de ces barrières était la barrière du Trône. Reuilly faisait désormais partie de la capitale, et bien que d’autres faubourgs lui eussent été adjoints en même temps, ces quartiers devenaient pour Paris un centre d’action que, pendant bien des années, il devait regarder parfois avec admiration, parfois avec crainte,
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jamais indifféremment, et qui n’était plus désigné que sous une dénomination unique, qui le mettait hors de pair : le faubourg I
Le faubourg, c’est de là qu’est partie la Révolution ; c’est là que les idées nouvelles trouvèrent le champ le mieux préparé et furent adoptées avec le plus ardent enthousiasme. Émancipation, droits de l’homme, liberté, tous ces mots remuèrent ici profondément les masses.
Au faubourg, On se souvenait que les maisons avaient été dévastées en 1621, é ventrées par les soldats de Condé, mitraillées par les canons de cette Bastille qui se dressait toujours menaçante à l’est, entre un peuple de rudes travailleurs et les riches habitants du quartier de la place Royale.
Au faubourg, le travail était pénible, les charges de famille étaient lourdes, le salaire souvent insuffisant. Le 27 avril 1789, quelques jours avant la réunion des États généraux, le bruit court que ce même Réveillon dont nous avons parlé déjà veut réduire de moitié le prix des journées de son nombreux personnel. Vraie ou fausse, la nouvelle vole de rue en rue, de bouche en bouche et se propage avec la rapidité de l’éclair. Elle est commentée avec indignation; en quelques heures, tout le faubourg est sur pied, la maison est assaillie, envahie, mise au pillage. C’est la première émeute du temps, la première manifestation populaire de l’époque. A partir de ce moment, les événements vont se précipiter; la révolution, qui a grondé dans le faubourg Saint Antoine le 27 avril, éclate à Versailles le 20 juin, dans la salle du jeu de paume et, le 14 juillet suivant,
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au bruit du tambour qui roule dans la ville, le faubourg répond en se levant en masse et en se précipitant sur la Bastille.
Désormais, le faubourg Saint- Antoine prendra l’initiative de tous les mouvements ou, tout au moins, y sera activement mêlé. Un brasseur, dont la maison existe encore, Santerre, général de la garde nationale, sera le grand agitateur; c’est lui qui marchera à la tête de la foule quand elle descendra sur Paris, le 20 juin ou le 10 août 1792 ; c’est lui qui, sur la place de la Révolution, le 20 janvier suivant, étouffera sous un roulement de tambour la voix de Louis XYI prêt à mourir.
Pendant toute la durée de la Révolution, le faubourg est agité, tumultueux, toujours prêt à prendre les armes, à députer quelques membres de ses sections vers les clubs ou la commune. Patriotes avant tout, ses enfants se précipitent avec ardeur vers les estrades où se contractent les enrôlements volontaires. C’est bien du faubourg que l’on peut dire avec la vieille chanson que
. . . plus d’un maréchal de France Est parti le sac sur le dos.
Non dénué de sens politique, le faubourg ne prend part ni aux massacres de septembre, ni au 9 thermidor.
En cette période, ,1’aspect général du quartier s’est peu modifié ; mais tous les couvents qu’on y voyait ont été fermés en 1790, la barrière qui ferme le faubourg a pris le nom de barrière du Trône renversé . Sur le
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rond-point qui la précède, l’échafaud a été dressé en permanence et, chaque jour, pendant plusieurs mois, les charrettes de condamnés ébranlent le pavé de la longue rue ; l’ancien cimetière des chanoinesses, voisines du couvent de Picpus, est consacré à l'inhumation des victimes.
Ce cimetière, où l’on prétend que treize cent six exécutés ont été enterrés, existe encore ; il fait partie du couvent de la Mère de Dieu, dont l’entrée est au numéro 35 de la rue de Picpus. Il renferme quelques tombeaux de famille, entre autres celui de La Fayette et de sa femme ; son accès est permis aux parents des personnes qui y reposent.
Avant de quitter le dix-huitième siècle, constatons qu’en 1795 l’abbaye de Saint-Antoine fut transformée en hôpital.
L’Empire fit peu de chose pour l’arrondissement ; le pont d’Austerlitz seul est ici de son temps. La place Mazas fut projetée, mais le décret du 14 juillet 1806, qui ordonnait son ouverture, ne fut pas suivi d’exécution.
C’est en ce temps, cependant, que se créa l’entrepôt de Bercy ; il commença par faire disparaître le petit château qui appartenait au baron Louis, puis le quai de la Râpée se construisit à l’ombre des marronniers du vieux parc qu’avait planté Le Nôtre (1).
L’Empire avait peu fait pour l’arrondissement ; la
(1) Le grand et magnifique château que Le Vau avait bâti et qui appartenait à la famille Nicolaï était situé en dehors du périmètre du douzième arrondissement actuel; il a été démoli lors de la construction du chemin de fer de Vincennes.
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Restauration, qui lui gardait peut-être rancune de sa conduite au 10 août, ne fit rien ou à peu près rien.
Quand vinrent les journées de juillet 1830, le faubourg prit les armes ; une émeute à laquelle il s’associe devient infailliblement une révolution. Charles X dut prendre le chemin de l’exil.
Sous Louis-Philippe, l’arrondissement vit percer la rue de Lyon, s’ouvrir le boulevard Mazas, et commencer les constructions de la prison cellulaire et de la gare de Lyon; cette dernière, inachevée lors des journées de février, ne fut inaugurée que le 12 août 1849.
Le faubourg Saint-Antoine ne prit généralement point part aux nombreuses émeutes qui troublèrent les premières années du règne de Louis-Philippe ; tandis qu’on se battait à Saint-Merri ou rue Transnonain, il regardait édifier la colonne de Juillet. En février 1848, son attitude fut passive encore pendant les deux premières journées. Le quartier latin et le faubourg Saint- Marceau avaient pris Imitiative du mouvement ; le faubourg Saint -Antoine regardait et laissait faire. Quand, le soir du 23, la nouvelle du renvoi de Guizot passa sur Paris, le faubourg partagea la joie universelle ; point de fenêtre dans les rues qui n’eût sa rangée de lampions — les lanternes vénitiennes n’étaient point à la mode encore. La paix semblait signée entre le pouvoir et le peuple, et, si quelque détonation éclatait de temps à autre, ce n’était que celle d’un coup de fusil tiré en signe d’allégresse.
Tout à coup, une nouvelle inattendue éclate dans Paris, le traverse avec la rapidité de l’éclair, éteint toutes les illuminations sur son passage et vient terri-