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BACCHUS ET GAMBRINUS

Vous avez perdu la faculté de vous lever et de vous en aller. L’alourdissante boisson a fait son œuvre : vous n’êtes plus un Français, mais un teutoniforme.

Si le phylloxéra, achevant son audacieuse carrière, détruisait définitivement la vigne, et n’épargnait que le houblon, ou bien si les Français se mettaient à ne plus fréquenter que la brasserie, c’en serait bientôt fait, ils seraient tous devenus des boches.

Allons, Bacchus, un peu de nerf! A la rescousse et extermine Gambrinus! Pense à ceux qui ont combattu le bon combat, à ces écrivains qui, il y a quelques années, voulant débarrasser la poésie française des brouillards tudesques, résolurent de ne plus boire que du vin, chez Joséphine, boulevard Saint-Michel, à l’enseigne assez singulièrement choisie du Sherry Cobbler. Ce vin, vanté par Bouchor, Bichepin, et autres dont Bourget, s’appelait là un tannin d'honneur, bordeaux à un franc la bouteille dégusté en chantant de vieilles chansons de France!

L’insecte dévastateur, vil émissaire travaillant pour le compte de l’étranger, interrompit cet apostolat; et de nouveau la boisson allemande, victorieuse par l’infâme trahison phylloxérique, coula à flots sur Paris pituiteux, en d’innombrables brasseries internationales!

Quant à la pure brasserie allemande elle fleurit dans tous les quartiers de Paris, mais est surtout fréquente dans le quartier Hauteville. Là, le véritable deutsche

foisonne, le bock-hier , le demi et le quart triomphent. Ailleurs les brasseries peuvent être viennoises ou bavaroises, là elles sont franchement allemandes, non pas seulement d’aspect ou de consommation, mais aussi de tenue et de réalité. On y voit des courtauds de boutique comme on n’en fait plus à Paris et qui nous viennent du Brandebourg ou de la Poméranie; des Allemands de la petite bourgeoisie et du commerce, avec des airs de cordonniers rubiconds, ou de tailleurs rabougris. De-ci, de-là quelques « reptiles » de l’espèce serpent à lunettes, et des financiers rapaces genre Jacob ou Cornélius.

Ceux qui veulent, en même temps qu’un verre de bière par la bouche, consommer par les oreilles des y a innombrables, beaucoup de meinherr, force der Teufel, ceux qui souhaitent se régaler en entendant dire projet pour brochet, réciproquement bain pour pain, et enfin youcleau pour couteau, n’ont qu’à aller l’après-midi ou le soir, dans telles brasseries de ce quartier Poissonnière, alors succursale en plein Paris de l’Unterdenlinden de Berlin ou de la Judengasse de Francfort.

On y sert (vous pensez !) la bière à flots, la brune et la blonde et la blanche, dans des verres, parfois ornés d un couvercle au chiffre du consommateur habitué, qui posent sur des soucoupes de feutre brun semblables à de la tourbe; et aussi le kirsch de la Forêt-Noire sur de minuscules soucoupes blanches.

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