AU MOULIN DE LA GALETTE
Quant aux danseurs, lorsqu’il y en a, tout ce qu’ils peuvent faire ne compte pas. Ils nous ennuient.
Personne n’ignore qu’une école s’est formée, un pur conservatoire de chahut dont Mlle Nini-Patte-en-l’air est l’Ambroise Thomas. Cette concurrence à l’Académie nationale de danse prépare pour la consommation du Moulin Rouge les demoiselles qui ont débuté au Moulin de la Galette. Notez que, cette année, Nini va à Chicago.
Le Moulin de la Galette est sobre d’ornements; son pittoresque consiste en un vieux moulin à vent conservé à force de contreforts et de poutres de soutènement, et finalement, défiguré par un ascenseur circulaire. Ses ailes immobiles ont l’air d’avoir été ankylosées par des rhumatismes archaïques, et ses marches furent usées par des générations de touristes, de visiteurs et d’habitués.
Du haut de la plate-forme et de la terrasse annexe on voyait Paris étalé sous le ciel comme un gigantesque chaos de toits et de cheminées parmi lesquels se hérissaient à la façon de récifs les monuments principaux. Mais la Tour Eiffel est venue faire oublier ce point-de-vue.
Reste la salle de danse, où le dimanche, depuis midi jusqu’à minuit, se trémousse la jeunesse montmartroise.
Bien des gars imberbes sont venus là faire leur première conquête, et bien des fillettes de seize ans y ont trouvé le premier ruban bleu-ciel ou rose destiné à nouer leurs cheveux. Elles y ont aussi très fréquemment rencontré l’ombrelle qui devait bientôt leur servir de contenance ou de parapluie, le soir, quand pour « le petit homme » il faut arpenter le trottoir de la Villette.
C’est en buvant des saladiers de vin chaud, des cassis à l’eau, des grenadines au kirsch, ou de simples bocks, que se nouèrent les associations de la casquette à ponts et du ruban dans les cheveux.
Mais parmi ces friponnes, des veinardes eurent la chance de tomber sur quelque valseur faraud, sur un chahuteur émérite qui leur enseigna le premier pas à sixhuit ou à trois-quatre, dans le brouhaha de l’orchestre, et comme l’amour de l’art (la danse est un art sacré) attire la faveur des dieux, elles ont pu suivre la voie qui mène du vieux Moulin de la Galette au rutilant Moulin Rouge dont les ailes couvertes de lanternes pareilles à des rubis ont l’air de moudre des vices pour tous les habitants de la grand’ville, y compris la province et l’étranger.
Au lieu du simple bock de buis non bénit, désormais,