AU « JOYEUX » MOULIN ROUGE
la rue Fontaine, entrons au «. joyeux » Moulin Rouge.
— Que venez-vous faire ici?
— Moi, rien, ou pas grand’chose : tuer la nuit.
— Ou peut-être consommer le mariage de la carpe et du lapin?
— Pour qui me prenez-vous? En fait de consommation je vais prendre une flûte de champagne, ci : un franc, et regarder les dessous neigeux de la Goulue, ci... rien.
— A l’œil! c’est là où le lapin commence.
Et les deux Parisiens vont s’asseoir à une petite table, d’où leur « œil » exercé, et armé du monocle, peut envisager (est-ce bien le mot, envisager?) la situation.
L’orchestre bruit, ronronne, exulte; il use ses violoncelles, ses clarinettes, ses pistons à formuler la joie des quadrilles, l’exubérance de la poule ou de la pastourelle, mais surtout la frénésie véritablement épileptique du cavalier seul.
Le cavalier seul est le triomphe de la dame, c’est « amazone seule » qu’on devrait dire.
A cet instant sacré où la jambe et ses attenances entrent en scène dans un envolement de dentelles, en un froufrou qui souligne autant qu’il dérobe, le consommateur élargit une pupille de requin, une vorace pupille qui ne perd rien. Le cigare le plus sec s’éteint dans la bouche du dilettante, et son verre reste plein devant lui. Et même le consommateur quitte sa table pour aller se placer au
premier rang du cercle qui entoure les danseuses. Là, fortune insigne, il pourra avoir à la hauteur de son nez le pied de Nana Sauterelle ou de Rayon d’Or.
Et les artistes s’épuisent en contorsions. La Goulue, avec un flegme hautain et non sans majesté, étend la jambe sur son peuple, semblant ainsi le prendre sous sa protection et accepter ses hommages. Puis, devant les fds des hommes qui ont acclamé Pomaré, Mogador, Rose Pompon et Clara, Chicard, Rigolette et Frisette, Brididi, Rigolboche et Alice la Provençale, et les Clodoches, devant ces Parisiens dévergondés (dont les trois quarts sont souvent de rigides Anglais ou de vertueux Allemands), Nini-Patte-en-l’air, la Môme-Fromage, Rayon d’Or, la Sauterelle, Grille d’Égout exécutent la danse « nationale » (à ce que croient les étrangers), danse aussi limitée et stéréotypée dans ses ressources que les contorsions de la danse du ventre. Marche circulaire, le pied détaché à la hauteur du nez des assistants, jambe au port d’armes, jambe derrière la tête, série d’élévations de la jambe (c’est le morceau capital), enfin, le grand écart. Gomme condiment il est du dernier goût, dans l’intervalle des figures, de se retourner contre l’espèce de mur formé par l’agglomération compacte des curieux, de retrousser sa robe avec affectation et d’avoir l’air d’arranger et de rattacher son pantalon de dentelles. Petite mise en scène d’un effet foudroyant sur le novice et l’étranger.