NUIT DE BAL A L’OPÉRA
Grand Café au contraire sont d’allures modernes, ainsi que le Café de Paris, avenue de l’Op. Les friands de chocolat, bien entendu, n’y sont pas seuls. On y épuise la série des consommations, depuis le simple verre d’eau sucrée jusqu’au souper arrosé de champagne.
Les tables attendent à l’Anglais et au café de Foy!
A l’Américain vont les intrépides qui veulent revoir encore les promeneuses du Moulin Rouge, du Pôle Nord, du Casino de Paris, des Folies-Bergères et même de Bullier, dans un âcre nuage de fumée et dans un arôme composite de bock, de grog, de « Chypre » et de chair.
Les fanatiques d’huîtres poussent jusqu’au dépôt spécial de la rue Duphot.
La reprise de la consommation, à l’heure de la sortie des théâtres, est essentiellement passagère. A minuit et demi tout retombe dans le calme, les consommateurs sont rentrés. Seuls, persistent les soupeurs, que 1 on peut apercevoir à travers la devanture du Café de la I aix. Mais il y a des nuits exceptionnelles où l’absorption
semble ne vouloir plus prendre fin.
Ce sont d’abord les nuits de bal à 1 Opéra, où la foule joyeuse emplit les terrasses des cafés, coule a pleins bords
au Boulevard, crie, chante, et, distraction nouvelle, force les cochers à saluer, sous peine de voir leur voiture secouée par derrière de telle sorte que le cocher luiméme, par action réflexe, soubresaute de la façon la plus comique, et provoque un rire, une clameur et des huées inextinguibles.
Pendant ce temps les sonneurs de cors de chasse, expérimentés ou novices, satisfont à plein poumons une des passions effrénées du parisien, saisi pendant les jours gras de ce que les médecins appelleraient une véritable salpingite, ou affection de la trompe : ils en jouent dix-huit heures de suite.
Mais bétonnant, l’inattendu ou premier chef, a été la nuit de la Mi-Carême en la présente année. Tout arrive, encore une fois, tout revient, et le redoutable
millésime de quatre-vingt-treize nous a ramené . la
vieille gaieté populaire !
Il était temps ! Depuis un demi-siècle on la cherchait anxieusement, cette consommation si nécessaire ! Depuis la suppression du bœuf gras trois cent mille parisiens descendaient encore, chaque année, sur le Boulevard, affamés du besoin de se détendre un peu, et dans l’espérance vague d’entrevoir quelque malheureux masque isolé ! Puis, la Mi-Carême, il y avait les blanchisseuses, se promenant sous la pluie et le vent, bras nus, décolletées en reines frileuses. On les regardait passer, en gelant