LA MI-CARÊME DE
pour elles. Des gamins de six à dix ans, déguisés en pierrots, en pierrettes, ou en cuirassiers, se dirigeaient avec leurs parents vers quelque bal d’enfants. Et c’était tout. Le badaud rentrait fatigué et fort mélancolique de sa boulevardière promenade, et les derniers fêteurs allaient le soir au bal de l’Opéra.
Un jour, les voitures -réclames songèrent à profiter de cette agglomération de la foule. Puis les brasseries à femmes vinrent étaler des minois, quelquefois appétissants. Cela ne suffît pas encore à mettre en gaieté la foule parisiaque.
Mais vint la Goulue, qui, dans le char adorné du Moulin-Rouge, leva, en plein boulevard, sous un soleil printanier qui daigna sourire ce jour-là, une jambe bien connue des amateurs de plastique.
Et les blanchisseuses, toujours, tenaient bon!
Salut! blanchisseuses, qui avez sauvé la situation, et par votre persistance, par votre idée de cortège organisé, par vos efforts vers le neuf, venez enfin de ressusciter le Carnaval, sous le pseudonyme de Mi-Carême!
Salut! étudiants, qui, enrégimentés dans « l’armée du chahut » avez rompu avec les habitudes guindées de la jeunesse des dernières années! Est-il donc revenu le temps célébré par nos pères, où chacun, au moins une fois dans sa vie, devait s’être déguisé en « singe vert » ?
Salut, ô deux éléments dont il a été consommé une
si prodigieuse quantité à la Mi-Carême de 1893 : le confetti et le serpentin de papier. Ave, confetti! Ave, serpentini! ô vous qui avez jonché le boulevard et couvert les arbres de longues banderoles !
Ce fut une fête splendide.
Et la consommation se prolongea bien avant dans la nuit sur le Boulevard, tandis que, aux buffets de l’Opéra, les habits noirs, les dominos, les pierrots et les diablesses sablaient le champagne.
Pauvre bal de l’Opéra! En a-t-on assez dit sur sa tristesse navrante! Et cependant il vit toujours!
C’est que, quoi qu’on ait rabâché, il eut toujours pour lui l’invincible attrait de l’inconnu féminin, sous sa forme — comment dire? — la plus palpable.
Les plus déterminés y consomment la beauté manu militari, ou mieux encore, unguibus et rostro. Les raffinés, les blasés, ou les prudents, se contentent de consommer par les yeux, ou encore de humer les parfums. Reniflantes appellantur , dirait le docteur Ambroise Tardieu. Cela va du musc brutalement excessif à la moiteur toxique et enivrante, une gamme de senteurs héroïquement jetées dans l’espace par les Walkyries de la fête. — Au total Yodor di femina, et cette consommation est éternelle.
Et voilà pourquoi le bal de l’Opéra, toujours déclaré mort, vit toujours.