‹ Paris qui consommeChapitre 105 sur 114 · A LA REVUE · texte numérisé non relu

A LA REVUE

rangs, montées sur les chaises. On consomme force injures, des défis, des gros mots, des coups de canne, voire des gifles. Pendant un quart d’heure, ce public de gens comme il faut est un public de goujats. Mais les femmes tiennent bon, désespérément, et rien ne peut vaincre leur résistance passive.

Soudain tout se calme et les querelles particulières se fondent en un applaudissement général. Saint-Cyr, le premier bataillon de France, défile. Bravo, bravo les Cyrards !

Avec cet instinct sûr des foules, qui se trompe toujours, le public ( et ceci n’est pas particulier aux Français) aime surtout de l’armée tout ce qui n’est pas l’essence même de l’armée : la garde républicaine, les écoles, les pompiers, les vitriers, les arbis, les zouzous, les lanciers, les coquillarts. Il est plus calme pour l’infanterie de ligne, qui est vraiment l’armée. Quand il y en a trop, il crie à la monotonie. De là la suppression des grandissimes revues. En revanche il se stupéfie régulièrement, et avec une naïveté chaque année renouvelée, de l’alignement des batteries d’artillerie, qu’il croit être le dernier mot de la difficulté vaincue. Va tout de même, petit lignard, notre vraie force et notre espoir, va! Tu n’auras pas volé ce soir ta consommation exceptionnelle : le quart de vin ! Et tu pourras aller, si le cœur t’en dit, après avoir donné un coup d’œil aux illuminations, — lamentablement

les mêmes toujours, — t’offrir avec ta payse une polka sur quelque place publique.

Que ce soit place de l’Opéra, ou place de la Bourse, qu’il soit organisé par un journal mondain ou quelques cafetiers réunis, qu’il ait lieu aux Ternes, à Montrouge ou ailleurs, le bal en plein vent du 14 juillet respire à la fois l’allégresse et la poussière.

Sous les girandoles, parmi d’énormes lanternes vénitiennes qui attendaient le soir pour être enfin allumées, voici l’orchestre recruté parmi les amateurs des fanfares du quartier. Ils ont du souffle, car, durant six heures d’horloge, ils vont verser sur les foules une musique aigre, fausse, et suante.

Quelle joie de tourner vertigineusement une mazurka, les poitrines plaquées l’une contre l’autre, la main droite du danseur écartelée et faisant pression dans le dos de la danseuse, son bras gauche tendu et élevé, les doigts enchevêtrés dans ceux de la dame! Quelle volupté pour celle-ci de relever sa tête vers le cavalier qui abaisse vers elle la sienne, et pour tous deux, de se contempler à longueur de nez, d’un œil langoureux et noyé!

Les catés de la place où a lieu cette petite fête se sont

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