‹ Paris qui consommeChapitre 107 sur 114 · A L’AMÉRICAIN · texte numérisé non relu

A L’AMÉRICAIN

certaines maisons, à certaines femmes, en une certaine mise en scène délicate à décrire. Ce sont des étrangers, parfois des gens qui ont intérêt à ne pas se montrer à leur domicile. C’est mêlé. Naturellement il y a souvent des peintres, après le Salon, et des étudiants après les examens.

Ce furent autrefois le Brébant, la Maison Dorée et le Café du Helder, et plus autrefois encore le Café Anglais qui accueillirent les viveurs noctambules.

Aujourd’hui c’est le restaurant Sylvain dont l’échappée sur la chaussée d’Antin ne laisse pas d’offrir un joli coup d’œil de marché aux esclaves blanches, vers quatre heures du matin.

Mais c’est surtout l’Américain — et son concurrent, la maison d’en face, Julien, — qui tiennent la corde, la corde du noctambulisme, ô modernes Gérards de Nerval!

Le café Américain (salle du bas) est clos. Trois heures ont partout sonné. Voici la porte large ouverte, très éclairée, montrant son escalier tentateur au bas duquel la marchande de roses, de giroflées, d’œillets, de camélias, étale son éventaire (parfois simple panier.)

On monte, et l’on arrive à la grande salle du premier, où dans la fumée des cigarettes on aperçoit les silhouettes des dames de céans, courbées vers des habits noirs, des redingotes, des smokings ou de simples vestons. Des fioles diverses, champagne ou pale-ale,

chartreuse ou kummel, miroitent sur les tables encore encombrées de vagues reliefs d’écrevisses ou de homards, de sandwichs et de petits fours. C’est l’heure de la flirtation acharnée. Le souper (quand il y a eu souper) est achevé. La bataille commence, la guerre des tarifs : on se croirait à la Commission des Douanes.

On entend : « Cinq louis ! ah ! non ! »

Un peu plus tard c’est trois, deux, un louis. Qui sait? peut-être dix francs, vers six heures pour le quart (le quart est un mot précieux en l’occurrence).

Ces dames avisent, autant que possible, le client nouveau, ingénu. Sous forme d’additions antérieures, dettes au garçon, elles le tapent d’une quinzaine, d’une trentaine de francs, ou de cinquante; elles le tâtent.

S’il cède, sa perte est assurée. Quelques kummels , et ce client devient la proie des sirènes, ce qui fait frétiller d’aise le garçon pensif qui suppute le boni.

C’est la grand’salle! (Les cabinets cachent aux yeux des mortels ces mystères où Bacchus volontiers s’unit à Vénus en des groupes plus ou moins sympathiques, dont le piédestal est un canapé rouge, et la cimaise une glace rayée de noms en a : Ida, Amanda. Et cætera.)

Parfois la grand’salle voit arriver les noctambules professionnels, retour des Halles. Car le vrai notable noctambule, malgré le déclin des Baratte et consorts, a su conserver le culte des Halles, si vivantes la nuit. Il va au

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