LES NOCTAMBULES
Grand Comptoir, par exemple, manger des douzaines d’huîtres, boire du vin blanc, et finir par un jambon aux cornichons, à moins que ne prévalent en son choix les œufs durs, excitateurs favorables aux longues beuveries. Arrivé à l’Américain , il s’établit dans la grand’salle, demande du pale-ale, allume des cigarettes, et contemple calmement l’ivresse des clients de passage. Sollicité par ces dames, il se refuse net à solder les antérieures additions, mais sait offrir quelque verre de champagne ou de kummel aux pauvrettes dénuées d’épouseurs.
Vers cinq ou six heures, selon le gain à faire ou déjà fait, on ferme.
Alors les épousées montent en des fiacres ; les noctambules occasionnels, ignorant où ils pourraient aller continuer la tournée, s’enfuient solitaires. Les filles encore à marier restent sur le trottoir natal, avec une suprême espérance, en voyant sortir les noctambules professionnels. Mais ceux-ci redoutent les épousailles.
Puis, ils savent ! ! !
Ils savent, ces héros du combat nocturne, que rue du Ilelder, aussitôt l’Américain fermé, s’ouvre un mastroquet suffisamment propre, dénommé le Petit Helder.
Là, entre six et sept heures, les derniers noctambules, les boulevardières sans ouvrage, et les cochers qui n ont pas chargé peuvent boire des mêlé-cassis ou toute autre liqueur sauvage, célébrant Bacchus jusqu au bout, jusqu a
l’heure où les laitiers viennent sonner la diane à la porte des maisons.
Certaines nuits rares, il arrive que les noctambules qui savent ne s’attardent point dans les établissements où ils séjournent d’habitude. Ils sont agités, affairés, chargés d’un précieux mot d’ordre qu’ils communiquent aux frères et amies. Dès trois heures, des bandes se forment qui, parties des divers points de concentration du noctambulisme actif, viennent converger place du Château-d’Eau, et enfiler le boulevard Voltaire.
Les noctambules qui savent ont flairé une exécution capitale...
Pendant ce temps, séparés des réalités de la vie par les rideaux qui interceptent les premières pâleurs du jour naissant, les danseurs du monde, qui viennent de terminer par le défilé un cotillon de trois heures, se groupent aux petites tables autour desquelles s’empressent les cavaliers à l’habit garni de rosettes multicolores attachées par les danseuses, puis les danseuses aux écharpes de soie, aux épingles, aux bouquets, aux mille accessoires divers offerts par les cavaliers, et enfin les vieux messieurs et dames qui durant les interminables