‹ Paris qui consommeChapitre 110 sur 114 · NUIT D’EXÉCUTION · texte numérisé non relu

NUIT D’EXÉCUTION

Ce banquet dahoméen à lieu sur la place de la Roquette, au petit jour. C’est un déjeuner en plein air, où les appétits sont rudement aiguisés.

A l’aube donc, le bourreau, ce cuisinier en chef, ayant préparé la table et le couteau à découper, s’en va, accompagné de ses aides, vagues marmitons vêtus de noir, chercher le plat de résistance.

Comme apéritif à ce repas sauvage, les privilégiés ont passé la nuit en des restaurants nocturnes, où, selon leur fortune, ils mangèrent des écrevisses bordelaises ou une modeste choucroute, un perdreau froid ou du jambon, des asperges ou de simples œufs durs que les uns arrosèrent de bordeaux, ou de champagne, et les autres d’un litre à seize, ou d’une incalculable série de bocks, terminée par un kirsch dénommé pour cela chassebière.

Les privilégiés ainsi préparés ont pris place au premier rang sous les arbres. Les femmes, exclues de cet endroit, ont su maintes fois s’y faufiler, ayant arboré pour la circonstance un déguisement masculin.

Pareils à des maîtres d’hôtel graves obligés à devenir équestres en l’occurrence, les bons gendarmes entourent et surveillent le couvert, quoique certainement personne ne se sente d’humeur à voler cette spéciale vaisselle.

Comme valets de pied, les agents pédestres demeurent immobiles.

L’appétit singulier qui pousse à ce souper les joyeux viveurs donne à leur physionomie un aspect à la fois verdâtre et féroce.

Mais au loin, là-bas, la foule anonyme et vague veut, elle aussi, et croit assister au festin. Seulement, comme elle ne s’est pas lestée d’apéritifs dans les grands restaurants , elle accepte les bons offices de quelques négociants ambulants qui lui offrent du vin bleu et des ronds de saucisson.

En revanche , elle fait une scandaleuse, abominable consommation de cris cyniques, de chants sauvages : ce sont les hurlements du scalp.

Dans la prison, cuisine lamentable, avant de devenir consommation lui-même, le condamné consomme une dernière fois pour son compte.

En même temps que les religieuses consolations, alors que le ciseau va échancrer son col de chemise, on lui offre, — avec une cigarette, — • un verre de rhum, le rhum final.

Oh! ce rhum suprême! Ne dirait-on pas le verre de cognac qu’un habile cordon-bleu verse, au dernier moment, dans le bœuf à la mode cuit à point?

Alors la porte de l’office, — non, la porte de la prison — s’ouvre, et, précédé des maîtres d’hôtel de la justice, des chefs de la police, le plat humain, porté par le cuisinier Deibler et ses aides, s’avance vers la table,

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