LA QUESTION DE LA BIÈRE
ne suffisent pas à la clientèle énorme qu’elle possède, et dont les fûts sont signalés à ses adorateurs.
Par ce temps de néo-mysticisme, le nom de Salvator fait bien : Sâr Salvator ferait encore mieux! — En tout cas le « Salva » se surpaye : trente -cinq centimes le bock au lieu de trente; et le « double », soixante centimes au lieu de cinquante.
Donc on boit, et les réduits que je n’ose nommer témoignent, par d’ammoniacales senteurs, de l’influence diurétique du houblon, ou de l’orge, ou du buis; car le buis a la réputation d’être, en fait de falsification de bière, ce qu’est la chicorée au café, ou le campêche au vin.
Mais cette légende du buis n’est, c’est le cas de le dire, que de la petite bière. La « question de la bière »,
— car il y a une question de la bière, comme il y a une question du vin, une question de l’alcool, et bien d’autres,
— est ailleurs, et autrement grave! Elle est dans cet effrayant syllogisme :
L’acide salicylique est un poison qui à la longue appesantit, ravage, détruit sûrement l’organisme humain. Or la bière allemande a besoin, pour venir en France, de se conserver sans fermenter. Pour la conserver, il faut la salicyler. — Donc la bière allemande est, en France, un poison lent et sûr, tuant à échéance, comme le poison des Borgia.
Décidément notre axiome de tout à l’heure n’était pas
30 PAHIS QUI CONSOMME.
encore assez absolu: il faut le reprendre, et dire : « Le Français qui s’emplit à Paris de bière allemande est dix fois plus empâté, alourdi, dix fois plus germanisé et schopenhauerdé que le Germain lui-même. »
Et le succès de la bière française est, en attendant mieux, un acompte sur la « justice immanente ».
Après le déjeuner et les absorptions consécutives, un temps d’arrêt se produit dans la consommation : Paris retravaille.
A deux heures, tout ce qui tient la plume est au bureau, tout ce qui manie l’outil est à l’atelier. Et tout ce qui se sert de la langue hurle à la Bourse, parle à la barre, ou se prépare à monter à la tribune.
Vite un tour à la buvette de la Chambre! Ce que l’on y consomme, en dehors des boissons et sandwichs, c’est de la courtoisie, si nécessaire entre combattants séparés par le fossé des opinions diamétralement opposées, ou même — et ceci est encore plus grave — par l’abîme des simples nuances dans le même parti. Ce n’est que là qu’on peut voir causant ensemble avec toute l’urbanité française un évêque, un leader radical et un bonapartiste militant. Quitte à ce qu’un instant après, en