‹ Paris qui consommeChapitre 13 sur 114 · BUVETTE DE LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

BUVETTE DE LA CHAMBRE

séance, le second, avec des airs menaçants à l'intention du premier, demande la suppression du budget des cultes [clameurs à droite), et que le troisième réclame la suppression de la République [protestations à gauche; à Tordre!).

La buvette est garnie, comme on eût dit naguère au théâtre, « de tout ce qu’il faut pour consommer ». Et ce, moyennant une cotisation de cinq francs par mois. Encore réalise-t-on en fin de session un fort boni : nos députés sont décidément peu consommateurs. Sans compter le traditionnel verre d’eau sucrée, ainsi nommé parce que souvent, au goût des orateurs, il consiste en vin ou en café.

Car l’eau sucrée n’a plus que de rares adeptes, parmi lesquels on peut citer le duc de Doudeauville, MM. Basly, Baudin, Pichon, Floquet, Lockroy, Leygues, Barthou. L’employé préposé au service de la tribune a reçu le nom de « verre d’eau » : il s’appelle en réalité Nicolle. Ce n’est pas une sinécure que de se rappeler les goûts divers des orateurs. Quelques exemples : M. de Cassagnac boit de la citronade, tandis que le doux M. Méline absorbe été comme hiver des grogs chauds. M. le comte de Mun et M. Michou boivent de l’eau pure, M. Mermeix y ajoute de la glace. Le café froid augmenté d’eau (mazagran) avec ou sans sucre requiert MM. Deschanel, le baron Reille, Després, de Lamarzelle. Dans les derniers temps de sa vie parlementaire, M. Thiers avait substitué le mazagran

au bordeaux qu’il préférait antérieurement. Gambetta prenait du café froid. Le café chaud n’est jamais demandé. Un seul orateur buvait de la bière : c’était Mgr Freppel.

M. Clémenceau, auquel on attribue l’usage habituel du laudanum en guise d’apéritif, ne boit à la tribune que de l’eau de seltz avec du marsala. M. Yves Guyot apprécie fort ce vin. M. Pouyer-Quertier fut célèbre pour sa façon robuste d’absorber du bourgogne.

Nicolle a soin de prendre connaissance des orateurs inscrits, et de tenir préparés les verres dans une armoire à proximité. Verres inutiles pour MM. de Freycinet et Constans, qui ne consomment jamais rien.

Notons ici que, dans le salon de la Paix, où rôdent les journalistes en quête de renseignements-primeurs (consommation très recherchée), on fume les cigares de dix centimes, vulgô cigares de députés, cigares des élus, plus exquis que le londrès vendu à gros prix aux vulgaires électeurs. On en peut savourer l’arome les jours de séances sérieuses, c’est-à-dire ennuyeuses, où les politiciens, désertant leurs bancs, laissent à la tribune leurs collègues traiter dans un vide pneumatique les questions d’alfaires.

Soudain buvette, couloirs, salon de la Paix se font déserts. Les honorables se précipitent vers la salle des séances. Chose étrange, ils viennent de consommer, et c’est tout juste à présent qu’ils ont des airs altérés et

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