LA QUESTION DU YIN
heures, vont prendre leur verre d’anankô : absinthe ou vin. Suivant leur goût personnel, ils stationnent dans un bar à deux sous du dernier modèle, ou s’attablent chez un mastroquet du vieux-jeu.
Car en fait de mastroquet comme en toute autre chose, il y a le vieux-jeu et le nouveau-jeu, les anciens et les nouveaux modèles, le passé et le présent, la prétendue routine et le soi-disant progrès!
Le mastroquet vieux-jeu se trouve dans les rues étroites et populeuses, signalé par sa devanture classiquement peinte d’une couleur sang-de-bœuf qui envahit les portions de mur avoisinantes. Il est exigu et sombre. Le jour pénètre à peine dans cet antique temple de Bacchuslie-de-vin, qui semble une annexe de la cave. Dès quatre heures on allume un unique et médiocre bec de gaz. A cette lueur on distingue le comptoir défraîchi et usé et quelques tables de bois tachées : — autels où coulent répétées les libations modernes.
En dépit des méfaits de la chimie, l’homme du peuple a gardé au vin, au petit bleu, au gros bleu, un culte atavique. Son cœur bat d’aise quand il l’entend poétiser en valse chantée : Ah ptit hlm, ptit bleu, p lit bleu, eu!
Il doit choisir entre le vin du broc, plus démocratique, et le vin de la bouteille, dit supérieur. Car la première question du mastroquet vieux-jeu est : « Du broc ou de la bouteille? » Du broc, dont on verse le contenu dans des verres sur le comptoir, c’est trois sous, trois ronds le verre, le cintième, quatre le demi-setier (quart de litre), huit la chopine. De la bouteille, trois sous le verre (plus petit que celui du broc), dix la chopine, vingt le litre.
Assis sur les escabeaux, ou debout au comptoir, l’homme du peuple, avant de boire, choque le verre, avec cette éternelle formule : — A la tienne!
L’ouvrier adore le mastroquet vieux-jeu : les jours de repos, il y mène sa famille : sa dame et sa demoiselle et ses gosses, au risque de provoquer chez ces derniers, par 1 acidité du piccolo, les conséquences d’un brusque arrêt de digestion. Et tout ce petit monde , fatigué d une partie de plaisir en plein air, soufflant un peu devant les bouteilles, ayant bientôt la lèvre supérieure cerclée de bleu, se sent aussi joyeux, — peut-être plus, — d’être chez le marchand de vin que les gens de la haute d’aller à l’Opéra !
Dans ce réduit minuscule, où flotte un relent de moisissure, le buveur d’habitude surtout se trouve bien : cela lui semble un refuge contre la vie tournoyante où il n’est pas heureux; l’obscurité lui plaît, le calme; il ressemble à un fumeur d’opium qui fuirait le jour. C’est son