LES MUSETTES
opium à lui que ce vin bleu ou cette absinthe innommable sentant le vert-de-gris; il s’intoxique doucement : son cerveau lassé bout comme une vieille bouilloire sur un maigre feu de veilleuse.
Quand ses humectations variées ont mis sa poche à sec, il s’en va, rasant les murs, dans l’obscurité des ruelles les plus désertes.
L’ouvrier va également à la musette, que les charbouniats ne sont pas seuls à fréquenter, et où le trépignement de la bourrée que rythme cette espèce de biniou auvergnat appelé musette, et aussi les quadrilles soulevant des poussières âpres, excitent une soif honnête et profonde.
Mais les musettes deviennent d’ailleurs moins nombreuses depuis que le maudit souteneur s’est avisé d’y pénétrer pour exercer son industrie. Elles tournent au bastringue, et nous y retrouvons le culte populaire pour le vin, sous les espèces du classique saladier de vin chaud, lequel, présentement, tend à disparaître, remplacé par le vin froid au litre ou au verre : le gros vin qui fait couler tant bien que mal les châtaignes grillées et le gâteau de millet, et auquel les « dames » substituent
parfois un verre de grenadine ou une menthe à l'eau.
Pour le mastroquet vieux-jeu, il persistera probablement longtemps, malgré les envahissantes idées de luxe en toc qui sévissent sur ce débitant bien parisien.
Parmi les vieux mastroquets, il en fut de retentissants. Exemple : la fameuse Académie que connurent, rue Saint-Jacques, des générations d’étudiants pauvres couverts de chapeaux mous, et de maigres pions coiffés de hauts-de-forme roussis, vêtus de redingotes éteintes.
Le nom d’Académie fut octroyé à ce mastroquet parce que, en guise d’ornementation murale, quarante tonneaux se prélassaient autour de la pièce. Quarante tonneaux, quarante liqueurs. Parmi elles, deux bien passées de mode, et qu’on ne rencontre plus que dans les cabarets de campagne : le vespétro et l’élixir d’amour. Une eaude-vie baptisée « de Dantzick » y faisait aussi scintiller dans les verres ses paillettes d’or.
On a vu là des poètes, ayant descendu degré à degré les échelons de la bohème, essayer de ressusciter pour un instant la verve première, la verve des sonnets ou des chansons, à l’aide de mixtures invraisemblables. On y a bu un mélange de vin blanc, de curaçao, d’absinthe et de kirsch. Mais le grand triomphe pour certains était de se