LE TUE-VER
Ce « ver », les travailleurs matinals vont l’exterminer par l’alcool, le « tuer » chez le mastroquet du coin, non loin de l’atelier.
L’œil sur la pendule, le serrurier dit au charpentier, tout en vidant un verre de blanc, un cognac, un « mêlécass’ » ou un rhum :
— A la tienne, Étienne!
C’est la formule consacrée; elle prouve que la rime riche est une consommation usuelle même chez l’illettré qui ignore Y Art poétique.
Un groupe de clients, portant leurs outils variés sur l’épaule, demandent au patron, gros, lippu, encore ensommeillé :
— Ça va-t-il, la toquante?
Et, sur la réponse affirmative du « bistro », un farceur de la bande crie :
— A nous le Zanzibar!
Et les dés roulent sur le comptoir de zinc taché de couleurs diverses, parmi les verres à demi pleins, ou vides et poisseux, tandis que le garçon hâtif aligne encore d’autres rangées de mèlé-cass’ ou de demi-setiers, dans lesquels les joueurs de bon appétit trempent un croissant.
En regardant rouler ces dés, je me remémore une illustration d’un roman écrit — oh! comme il y a longtemps! — par le bibliophile Jacob, et que je lus en ma
tendre enfance. Cela s’appelait, je crois, la Belle Maugrabine , et l’on voyait le duc de Créqui, fraise au col, dague à la ceinture, jouant aux dés, nouveau Robert le Diable, toute sa fortune en or et pierreries, et même sa haquenée fidèle, contre l’insolente veine d’un marquis quelconque.
Et maintenant, les dés roulent dans la poisse du comptoir, et l’un d’eux va choir en la boîte à ordures, que, pressé d’ouvrir la boutique, le garçon n’a pas eu le temps de porter sur le trottoir.
Mais la cloche de l’atelier voisin sonne, appelant au travail les traînards du bistro, les fanatiques du Zanzibar. Et le mastroquet compte les gros sous. Quelques-uns des clients cependant, au lieu d’allonger la monnaie, ont simplement dit : « Je paierai ce soir. »
Sur ce, le « ver » est mort.
La porte de l’atelier ou de l’usine se ferme, et les camarades qui arrivent en retard se glissent encore chez le marchand de vin, pour y attendre que l’on rouvre.
Et voici, le carrick ou la redingote sur le bras, le fouet à la main, la pipe à la bouche, le chapeau ciré renversé en arrière, messieurs les cochers qui viennent aussi « lever le coude » avant le départ.