‹ Paris qui consommeChapitre 23 sur 114 · AUX COURSES · texte numérisé non relu

AUX COURSES

tous les jours de leur vie à se voiturer non seulement de Lonchamps à Auteuil et de Yincennes à Chantilly, mais encore de suburbains en suburbains!

Combien changé, le public des courses, dans ces dernière années !

Qu’elle est loin, cette foule naïve se grisant de la victoire de Gladiateur ; ne connaissant qu’une course, le Grand-Prix; n’ayant qu’un désir, le triomphe d’une écurie française! Aujourd’hui, celui qui demanderait avec intérêt « si le français a gagné » passerait pour un niais. Car aujourd’hui on ne parie ni pour le français ni pour l’anglais : on parie pour le favori, pour celui qui a les chances. Et si le favori est anglais, tout l’argent français est sur lui. Et s’il perd, battu par un cheval français, tous les français font ce qu’on appelle « un nez », — l’œil morne et .la tête baissée! — et la foule, alors, si elle en avait la faculté, déchirerait le cheval français en pièces !

Hier public de spectateurs. Aujourd’hui public de joueurs. Le champ de courses : résurrection, considérablement agrandie, et répugnante, des maisons de jeu. Deux cent vingt-cinq jours de courses par an, chiffre fixé par le ministre! Le fameux 113 mis à la portée des classes laborieuses!

Voilà pourquoi d’aucuns éprouvent le besoin de s’aristocratiser, de s’isoler, et pourquoi, à une heure,

les mails-coachs, au nombre cl’une quinzaine, mobilisés pour la circonstance et ayant effectué leur concentration place de la Concorde, ont organisé vers le champ de courses une montée triomphale, avec, pour cochers, des gentilshommes capables de descendre à quatre chevaux la rampe de Monaco; ou sinon, quelques Américains de haute marque. C’est si charmant de se jucher sur l’impériale, d’y arborer des toilettes claires, bien en vue, de planer, et, comme disait Dupuis dans Les Sonnettes , de regarder dans les fiacres! C’est si drôle de reléguer dans l’intérieur les domestiques, qui tout à l’heure seront si précieux pour déballer et servir le lunch et faire sauter les bouchons de champagne. Le comble est de posséder un coach-guard qui, armé d’une trompette droite, se lève toutes les minutes et pousse un appel acide et retentissant.

Joie! Filer sur Longchamps dans un tintamarre de vieille ferraille! Se rappeler la chaise de poste des aïeux si l’on descend des croisades par la main droite, si l’on est la duchesse de la Tour-d’en-Face; s’imaginer la diligence, si l’on n’est, de la main gauche, que quelque Blanche du Cordon de Bougival!

Allons, coach-guard, voici l’Arc-de-Triomphe : que ton tube venu d’Albion crache aussitôt d’invraisemblables notes et fasse taire, ô ma patrie! les trompes françaises des tramways! Mais, pour si délié de langue que tu sois,

TCHIMPEIGN!

tu ne pourras lutter avec le trompetteur-juré des mailscoachs payants qui font le service entre la place de l’Opéra et Versailles ou Poissy. « — C’est un professionnel, » diras-tu avec mépris, « et qui semble un singe savant, avec sa redingote rouge et son chapeau à poil blanc évasé comme celui d’un beau Nicolas de village! » — Oui, oui, professionnel; mais aussi quelle embouchure!

Musique à part, le spectacle est admirable et « chic ».

Les gentlemen-cochers montrent force et grâce pour guider les attelages dans l’avenue encombrée. Les dames et demoiselles sont jolies de ton sous le ciel chaud : leur teint avivé resplendit, car les ombrelles éclatantes tamisent sur leur visage une lumière colorée. C’est un tableau vivant, une aquarelle d’Eugène Lami ou d’Edmond Morin.

Et dans les voitures, graves comme les diplomates, toujours, les domestiques gardent imperturbablement ce lunch qui tout à l’heure sera si gaiement absorbé : le pâté, les pains au foie gras, les petits fours et surtout le champagne.

Le champagne vieux-jeu, pour les dames, le doux champagne, sucré, français. Et pour les hommes le champagne nouveau-jeu, naguère inconnu; le dry, extra-dry, le champagne sec, raide comme un clergyman, le dur champagne anglaisé [spécial monopole ) : pour tout dire d’un mot, le tchimpeign!

Antithèse. — Pendant que, à cette heure de chaleur étouffante, le high life et même le demi et le quart de high se champagnisent; pendant que le public douteux de suiveurs de courses , de clients de suburbains , de bonneteurs et de filous se soutient de consommations toniques, l’homme du peuple s’arrête à quelque angle de trottoir et boit à un gobelet de fer rivé à un petit édicule : sur une hase élevée, quatre cariatides supportent un petit dôme imbriqué, duquel s’échappe un fdet d’un liquide extrêmement précieux. Qu’y a-t-il? Sommes-nous dans un premier acte de la Juive permanent? Des fontaines de vin coulent-elles définitivement sur nos places?

Buvons , amis , fusse?it-ils mille , à tous les membres , nos édiles ! Point vous n’y êtes : c’est une liqueur cent fois plus rare, et qu’un Sigismond généreux nommé Wallace offre au peuple parisien. C’est de l’eau.

— L’eau rare, après Haussmann et Belgrand? Vous raillez! Vous êtes encore de ces esprits peu débrouillés dont on lit familièrement qu’ils ne trouveraient pas de l’eau dans la mer...

— Dame! si c’était pour boire!... Et dans la rivière pas davantage, cette Seine déjà disqualifiée au dernier

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