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LES NOURRICES

Donc la patronne du bureau, joignant à la parole l’action, s’est mise à traire immédiatement ses nourrices, et leur pinçant le sein suivant la formule, en a fait jaillir à deux mètres une quintuple rosée de lait. Ce maquignonnage énergique, qui exprimerait du lait d’un roc, réussit presque toujours, surtout aux yeux des maris novices des femmes « primipares ». Et peu après, tandis que l’enfant de la paysanne, sous la conduite d’une meneuse, s’en retournera dans quelque Nièvre, ou quelque Finistère, pour y consommer, le malheureux, un biberon mal entretenu ou une pâtée prématurée qui l’assassinera, la nourrice entre en place.

Et au bout de quelques jours, lavée, baignée, nippée , nous la trouverons, la belle vache laitière, assise comme une reine, ayant posé sur ses genoux le poupon emmitouflé dans une longue robe blanche, nous la trouverons assise aux Tuileries , montrant , avec une impudeur privilégiée, les rondeurs blanches (ou noiraudes) qui allument les regards des tourlourous errant sous les arbres. Elles sont là, à cette même place où, il y a cinquante ans les voyait Amédée Achard lorsqu’il écrivait la physiologie de la nourrice pour les Français peints par eux-mêmes.

Cette physiologie n’est pas à refaire, rien n’est changé dans l’allure de la nourrice , et dans les tyranniques droits que , malgré la nuit du 4 août , elle exerce

toujours. Mais quoi? c’est pour le lait de bébé!

Rien cle changé, sauf quelques détails de l’uniforme des troupiers , et un détail dans l’uniforme des nourrices. A part de rares exceptions (chez les italiennes, les espagnoles, les alsaciennes au grand nœud de deuil et les bordelaises au coquet petit mouchoir) les nourrices abandonnent aujourd’hui la coiffure distinctive de leur pays, le haut bonnet des cauchoises ou bien la coiffe de dentelles des bourguignonnes, et préfèrent arborer indistinctement cet insigne de leurs fonctions, insigne dont elles sont si fières : les cinq mètres de ruban n° 100 (22 centimètres de large), de couleur voyante, qui retombe en deux bouts par-dessus la grande pèlerine, jusqu’aux talons, après avoir fait le tour du bonnet, bouillonné en couronne.

Oui, couronne! Ne sont-elles pas reines à la maison, ces despotes à qui tout est permis? Et reines au dehors, ces femmes qui ont à leurs pieds la troupe de ligne?

Les voilà en fonctions, exhibant l’amphore de vie; les doigts gourds, les menottes potelées des bébés, la saisissent; leurs lèvres se collent goulues, ils boivent à la régalade, avec de petits grognements d’ivresse. Tous ont le même geste, la même allure gourmande, et quand leur faim est apaisée, leurs yeux se closent du même sommeil repu. Le sein rentre au corsage, et le bavardage peut reprendre. Bébé a consommé.

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