‹ Paris qui consommeChapitre 28 sur 114 · BÉBÉ CONSOMME · texte numérisé non relu

BÉBÉ CONSOMME

Consommé? dira-t-on, c’est aller loin. 11 a simplement mangé et bu. — Pardon! cela dépend. Bébé s’est nourri, si, bien réglé, il ne reçoit que le nécessaire; si, comme le veulent les maîtres spéciaux, le professeur Tarnier ou le professeur Pinard, les parents sont assez autoritaires, énergiques, et sensés, pour régulariser les tétées (régulariser les tétées, Madame! tout est là!).

Mais si le nouveau-né ne représente encore, suivant une spirituelle définition médicale, « qu’un tube digestif autour duquel des organes sont en voie de formation » , ce tube n’en est pas moins homme et, comme tel, gourmand déjà, consommateur, et, qu’on nous passe le mot, extraordinairement roublard. S’il sent qu’on lui rend la main, c’est-à-dire, le sein, il aura vite fait de pousser au superflu, à l’inutile, à la délectation : il tétaillera à tout propos, pour le plaisir. Il consommera.

Le bébé et la nourrice sont un sujet éternel. Mais ce qui est de notre temps, c’est une certaine lassitude de la tyrannie des nourrices, la crainte de l’inconnu de leur lait, qui est en somme un redoutable X dans la destinée de l’enfant. C’est une reprise dans l’allaitement maternel, en opposition avec les plaisanteries et lieux communs débités à ce propos aux alentours de 1840, et l’usage fréquent du biberon, avec toutes les précautions antiseptiques qu’exigent les connaissances avancées des familles en bactériologie.

Car il y est, dans le lait, et plus que partout ailleurs. Qui, il? Lui, parbleu! toujours lui. Qui voulez-vous que ce soit? Lui, le microbe. Il paraît qu’il y fourmille, par milliers au centimètre cube au bout d’une heure, par millions au bout de deux, par milliards au bout de trois. Le lait, cette consommation vénérable et sacrée, n’est plus alors qu’une colonie de bacilles, un véhicule de toutes les infections! Funeste, le liquide! Empoisonnants, le biberon et son bout!

Voici donc, dans un biberon rincé à l’eau de Vichy, le lait « moderne », le lait bouilli trois quarts d’heure en vase clos à fermeture automatique, également propre à prévenir toutes les maladies et à les guérir; pour tout résumer d’un mot : le lait stérilisé.

Stérilisé est le mot du jour. Tout est à la stérilisation. Excepté Brown-Séquard cependant, quand il vous injecte sa consommation, le plus beau des « lapins » qu’on ait jamais posés à l’homme, sous forme de cochon d’Inde.

On est arrivé à un tel degré de scepticisme en fait de consommations sincères à Paris que l’on se méfie meme des œufs les plus frais, et que maints critiques audacieux prétendent qu’une fabrique de faux œufs frais existe à

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