‹ Paris qui consommeChapitre 30 sur 114 · DANS LES GRANDS MAGASINS · texte numérisé non relu

DANS LES GRANDS MAGASINS

Quand vient le grand froid , le Pré-Catelan est délaissé; le lac fait prime, et sa glace se charge de cinquante mille patineurs ou simple glisseurs. Alors, au café de l’île , une seule consommation règne : le grog américain chaud.

A partir de quatre heures, il y a cohue dans les « Grands Magasins » .

Au second étage, vers les parages où se trouvent les tapis, les vastes rideaux et les couvertures, dont la peluche voltige de-ci de-là, encombrant l’atmosphère et mettant au fond du larynx, du pharynx, de P oesophage et des poumons une irritation qui provoque la soif, on trouve, dans une petite salle, juste à côté d’un certain endroit dénoncé par l’odeur du Thymol-Doré, le comptoir de marbre derrière lequel deux domestiques en habit débouchent des flacons , dont ils versent incessamment le contenu dans des verres, tout en murmurant ce Mané, Thécel, Pharès de la consommation usitée en ces lieux : « Groseille ! Grenadine ! Orgeat ! »

Ce groseille-grenadine-orgeat, c’est le tricolore doux et sauveur vers lequel s’effarent des bobonnes et des

bébés, des dames et des demoiselles que la férocité de la

poussière force à recourir à ce douceâtre réconfort.

Que dis-je? La gratuité de cette consommation attire des dilettante non acheteurs, la plupart du sexe faible, bien qu’on y ait vu des hommes portant une serviette sous le bras, et possédant toutes les espèces et apparences de basochiens : clercs d’huissiers ou d’avoués; étudiants pauvres, sortant de la Bibliothèque et heureux de se désaltérer avec un liquide autre que l’eau des torrents (rare à Paris, nous l’avons dit); et surtout maris économes qui attendent là, en économisant dix sous de bock, que leur femme ait consommé pour trois cents francs d’achat dans divers rayons.

D’ailleurs, s’il s’agit d’attendre, le Grand Magasin offre aux expectants une consommation intellectuelle. A côté de la buvette se trouve un cabinet de lecture où maints journaux sont offerts aux méditations des foules.

Un autre genre de sport est encore adjoint à ce lunch groseille-grenadine-orgeat : on peut se faire peser. Les petites filles n’y manquent point , s’étalant dans le fauteuil tandis qu’un domestique en livrée bleue fait rouler le poids, et retire d’une rainure un ticket sur lequel automatiquement, par kilos et fractions, se trouve gravé et irréfragablement fixé le poids juste. Les dames un peu mûres , astreintes à un régime contre l’épaississement, se montrent aussi là ; mais , désireuses d’éviter les regards curieux, elles attendent un moment d’accalmie

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