GROSEILLE -GRENADINE- ORGEAT
qui leur permettra de recevoir sans rougir le chiffre de leur poids.
En revanche, on voit de petites femmelettes rieuses, par bandes de trois ou quatre, sans doute des ouvrières ou des étudiantes, ou des montmartraises en vacances, qui font un tour dans les Grands Magasins et qui viennent à plusieurs reprises boire la grenadine ou l’orgeat. Elles n’ont rien négligé, ni de lire des journaux illustrés, ni de se faire peser.
En voici trois qui passent, légèrement ébouriffées; l’une d’elles dit à celle qui a l’air de les conduire :
— Tu vas te faire repeser?
— Chiche! répond l’autre.
Chiche signifie en leur langue : Je parie, ou : Je tiens le pari.
Et la première d’ajouter, riant aux éclats :
— Alors paye-t’en un verre!
Sur une pancarte on lit : A trois heures et demie on peut visiter les cuisines et les salles à manger. Ces cuisines et ces salles à manger n’ont rien d’extraordinaire cependant, et ne justifient pas cette nouvelle manière de faire consommer par la simple vue.
Au bout d’un couloir un inspecteur arrête une dame un peu trop grosse de la gorge et des hanches, étant donné sa figure maigre. Elle a évidemment consommé quelque dentelle ou des bas de soie, sans payer.
Et l’on emmène la fausse grosse dame digérer (plus vite que ça) son surplus de coupons dans une salle qui est le contraire d’une salle de consommation : c’est un local de reddition. Heureuse encore, si, reconnaissant en elle une récidiviste de la kleptomanie, on ne la livre point à la police, ce qui l’amènerait alors à consommer quelques mois de prison.
N’oublions pas que, seuls, la groseille, la grenadine et l’orgeat se consomment « à l’œil » dans les grands bazars.
Et peut-être aussi la poussière, dans la chaleur torpide. Le cigare est proscrit : un pompier grave redouterait que ce mouvement de consommateurs divers ne pût se changer en une immense consumation.
Cinq heures est l’heure du thé.
On a dit que le cercle avait tué les relations entre les deux sexes, devenus vite ennemis étant séparés. On a dit aussi que l’heure de l’absinthe boulevardière, ce grand marché d’affaires ou de plaisirs, qui a lieu de cinq à sept de la Madeleine à la Bastille, et du Panthéon à Montmartre avait tué les visites, les dames se trouvant entre elles, sans aucun homme pour les courtiser. On a dit cela
FIVE O’GLOCK TEA.
et maintes autres choses, depuis des siècles, et, en fin de compte, les deux sexes s’entendent toujours.
Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, les femmes n’ont pas abandonné la partie, loin de là, et, comme leur beauté, leur esprit et leur grâce ne suffisaient plus à attirer les courtisans, les beaux esprits, ou les brillants cavaliers, elles ont ajouté la nourriture substantielle et les vins généreux sous le prétexte d’un thé servi à cinq heures.
Et ce fut bien, dès l’abord, à l’imitation de l’Angleterre grande buveuse d’infusions de thé que l’on commença par servir dans les salons cette « collation », pour me servir d’un mot français déjà vieux, classique, suranné, hélas! comme bien d’autres vocables remplacés par les équivalents anglais.
Et ce thé-importation, ce thé de cinq heures qui se prononce fiveo'clock teci , fut bien un vrai thé servi sans sucre avec une tranche de citron ou d’orange, ce qui est le pur chic d’out.re-Manche. On accompagnait le breuvage de gâteaux spéciaux arrivés de Londres : princes , crumpets , muffins , et aussi de plumcake.
Autour de ce lunch léger on attira les belles flirteuses , et les hommes à flirt , les penseurs psychologues, et les purs gommeux.
Mais bientôt cela parut peu substantiel, et soudain des solidités apparurent, telles que tartines de pain bis bien couvertes d’un fin beurre d’Isigny, bouchées de foie
gras, choux gros comme une noix avec intérieur garni de crème; puis les pains étrangers, panettone et pasta frolla, et aussi les petites timbales de macaroni (voici poindre l’Italie en ce five o’clock anglican!); les timbales de poulet ou de poisson (ô France! rassure-toi !). Ajoutez les fondants, marrons glacés, marrons déguisés, pralines grillées, noix déguisées, fruits confits, figues blanches, figues violettes, poires, raisins, groseilles, pèches, abricots (ô ma belle et douce France!!). Mais voyez venir encore les limons, bananes et ananas (soleil des Antilles!) et nèfles du Japon (ô Pierre Loti!). Et pour les névrosés, cérébrés, décadents et raffinés, voici des violettes pralinées, des feuilles de rose qu’on dirait givrées, auxquelles il ne manquerait, comme accompagnement très esthétique et préraphaélite , que ces vins anglais qui font rêver : vins de groseille, vins de primevère, vins de cassis; ou même ces vins allemands : vins de fleur de mai, ou de reine-des-prés.
Mais au five o' clock wine , c’est la France, l’Espagne et l’Italie qui reprennent le dessus ; car voici les bordeaux, les alicante, les xérès, les porto, les sherry, les madère, peut-être du chianti ou de l’asti spumante rouge ou blanc, ou du zucco d’altesse.
Si la russophilie a quelque effet sur le five o’clock, sur le cinq heures, qu’on pourrait transformer alors en five o’ clock chcîale , nous verrons apparaître le kummel