L’APÉRITIF DE LA MARIÉE
Pour son début dans la vie à deux, la jeune mariée apprend ainsi Part de manier l’absinthe comme un homme.
Les femmes sont déjà devenues doctoresses, avocates ; elles seront adjointes, mairesses et députées ; elles porteront nos culottes, « étoufferont le perroquet », boiront notre « groseille verte », notre absinthe. Ce jour-là, le règne terrible des druidesses sera rétabli en France, et les hommes deviendront chevaux de fiacre.
Entre les extrémités et le centre, et par centre nous entendons le Boulevard, de la rue Richelieu à la Madeleine, avec une tendance au déplacement constant de l’est à l’ouest, de Tortoni au café de la Paix, viennent les cafés de tout rang. Il faudrait un traité in-quarto pour en peindre les aspects divers et en caractériser les variantes : le café tranquille et le café cohue, le café de l’habitué et le café du passant, le café qui tend à monter vers le restaurant et le café qui tend à descendre vers la brasserie, etc.
Pour résumer cependant, deux types opposés comme toujours; le café vieux-jeu et le café nouveau-jeu.
Le café vieux-jeu est un endroit de haute tenue. C’est presque un salon. Les mélanges de Locuste dont nous parlions tout à l’heure ne s’y pratiquent point. On n’y joue
pas, sinon peut-être aux dominos, et jamais aux cartes. A l’heure de l’apéritif on n’y fume point la pipe, mais le cigare ou la cigarette. Enfin, et surtout, on y est servi par le correct et bien rasé garçon de café d’autrefois, et dans l’ancienne manière. Ce garçon vous apporte sur un plateau un verre fin, vous verse avec une délicatesse appréciable la boisson demandée, de telle sorte qu’il n’y ait nul débordement. Quand vous le payez, il va donner votre pièce au comptoir, et vous rapporte la monnaie sur une soucoupe ou un récipient à ce destiné. Il vous remercie pour les dix centimes de pourboire qu’il va immédiatement porter au tronc. Le garçon de café du vieux-jeu est payé par le partage de ce tronc avec le maître du café, à moins que les pourboires ne lui appartiennent en entier après qu’il a payé à son patron un droit de tant par jour pour travailler dans son établissement.
Le café nouveau-jeu, pouab ! c’est le dernier mot du progrès, et c’est répugnant, du moins pour moitié !
Car le café nouveau-jeu se partage en deux subdivisions indépendantes l’une de l’autre; celle où l’on se nourrit, et celle où l’on consomme. En argot technique, le « restaurant » et la « limonade ».
Notez que la limonade au sens propre du mot, la limonade-boisson, est presque aussi rare devenue que peut l’être le coco. Et encore boit-on du coco le soir dans les cercles, au Jockey et à l’Épatant.