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LA « LIMONADE

Le restaurant méprise la « limonade » : il y a de quoi.

Le restaurant tient encore de l’ancien jeu; c’est toujours un lieu réservé; un public choisi et qui veut, chez les garçons chargés de le servir, une certaine tenue et un tact spécial.

La « limonade » est une dégénérescence, ou, si vous voulez, une hypertrophie du café, née de la nécessité de servir rapidement un nombre colossal de consommateurs. Il faut la voir fonctionner, un dimanche d’été, vers six heures, alors que viennent se joindre aux clients de l’apéritif tous les promeneurs qui veulent se désaltérer, se rafraîchir, ou s’asseoir. C’est un bazar, une cohue de passants, à la merci d’une tourbe de garçons numérotés, à tenue douteuse, à coiffure mal rangée, à barbe libre, à moralité plus que suspecte. Outre les garçons ordinaires, dont quelques-uns prennent congé ce jour-là, voici les omnibus , garçons apprentis, ou les extra , garçons de passage.

Les garçons de limonade ont avec le patron une comptabilité aux jetons. Ils donnent cent francs, en échange de quoi on leur remet quatre-vingt-quinze francs de jetons, de bons de délivrance de consommations. On présume que, ces quatre-vingt-quinze francs de consommations écoulés, ils en retirent en outre, par les pourboires, d’abord les cinq francs prélevés par le patron, ensuite cinq autres francs de bénéfice personnel.

Maintenant, voulez-vous voir la distinction suprême de la « limonade? »

Vous arrivez, et prenez place à une table. Le garçon s’approche, prend sous cette table, dans une boule ad hoc, un torchon malpropre, essuie grossièrement votre marbre, et remet ce torchon dans la boule entre vos jambes. Ensuite, vos ordres pris, il vous apportera un verre grossier, sur une soucoupe épaisse. Comme l’épaule d’un forçat, cette soucoupe est marquée , non point de deux lettres il est vrai, mais d’un chiffre. C’est le prix de la consommation. Ceci a l’air d’un avis du patron sagace au consommateur et veut dire en bon français : Ouvre l'œil , le garçon va essayer de te voler ! C’est, à s’y méprendre, le « gare aux pick-pockets », des Anglais.

Le garçon dépose dans la dite soucoupe un ticket graisseux : tel est le contrôle pour le sommelier.

Sur ce, criant à pleine gueule, le garçon appelle le sommelier, le verseur : Versez terrasse ! Le sommelier n’a rien de la majesté du « boum » d’autrefois. C’est un petit chafouin de faiseur d’affaires, tout de noir habillé. Il s’avance, porteur de plusieurs bouteilles, afin de servir plusieurs clients du même coup : des bouteilles timbrées d’une marque supérieure, mais dans lesquelles peut fort bien avoir été inséré un contenu d’une marque infime. Cela a été vu, et même a été plaidé, jugé et condamné.

Déposant les bouteilles inutiles sur votre table et

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