LE GARÇON DE LIMONADE
prenant la dernière à bout de bras, comme un arrosoir, le sommelier projette dans votre verre, grossièrement, ignoblement, une inondation d’apéritif. Si vous ne l’arrêtez pas il ne s’arrêtera pas, et versera un demi-litre d’absinthe, qui retombera en cascade sur la soucoupe, le plateau et la table. Explication : le fabricant de liqueurs est le commanditaire du café, qu’un jour il sauva de la faillite imminente , moyennant cette condition qu’on n’y boirait plus que les alcoolatures de son laboratoire toxicologique. Et, pour pousser à la consommation, il fait une remise aux sommeliers. D’où leur prodigalité.
Le sommelier enlève et met dans sa poche le ticket graisseux.
Pour le garçon, il monte la faction devant votre table : cet honnête homme juge que vous pouvez être un filou et partir sans payer. Dans les moments de grande presse et de suprême chaleur, le garçon, sur son plateau chargé de dix ou douze bocks, en prélève un, qu’il boit à la course. Absorption qui amène une nécessaire contrepartie. Subitement le garçon disparaît dans un de ces édicules que la prévoyance administrative a placés juste devant les cafés, comme pour les embaumer; pendant un moment vous ne voyez plus que ses pieds; puis il reparaît, épanoui et achevant une mise en ordre. Alors, de la serviette qui essuiera les verres, il éponge son front ruisselant.
Sur ce, vous avez frappé la soucoupe avec une pièce
d’argent, et vous payez. Le garçon ne va plus chercher la monnaie au comptoir. Il farfouille dans sa poche ou dans sa sacoche, et jette canaillement votre monnaie sur la table. Attention! En dépit du prix marqué, prenez garde. Êtes-vous en famille, et les consommations sont-elles compliquées de sodas, limonades gazeuses, ou de gâteaux? le garçon essaiera le coup de l’addition rapide, marmottant vertigineusement : « ... quinze, vingt-cinq, trente-sept, cinquante-neuf, soixante-quinze, cinq francs vingt! » Si vous ôtes un naïf, tout est dit. Si, Parisien endurci, vous le regardez dans les yeux en lui disant de recommencer l’addition posément, vous arrivez à un total de trois francs soixante-quinze. Le gaillard vous volait un franc quarante-cinq. Que si vous êtes seul, avec une consommation simple, il essaiera le vol au rendez-moi, et vous remettra ou dix, ou vingt sous en moins, ou bien il vous fera le coup de la pièce chilienne. Si vous payez avec un billet de cent, il ne désespérera pas de vous subtiliser dix francs. Après quoi, fier, il retourne brusquement la soucoupe sur le plateau, cul par-dessus tête. Cette manœuvre, supérieurement élégante, signifie que vous avez payé.
Eh bien! si vous avez payé, croyez-moi, allez-vous-en. Vous n’êtes plus désormais qu’un gêneur, et même pis, pour le garçon de limonade : vous lui volez son argent. De quel droit occupez-vous cette table, au lieu de céder