LES CAMELOTS
la place à un nouveau consommateur, c’est-à-dire à une nouvelle dupe et à un nouveau pourboire? Le garçon a en horreur les gens qui viennent se carrer à une table pour prendre l’air et voir passer le monde. Le consommateur qui sait vivre prend un bock ou un apéritif, reste cinq minutes, et s’en va.
Autre raffinement de distinction. Si vous consommez à la terrasse, une horde de camelots vous beugle, d’une façon ininterrompue, le journal : Sa deuxième édition ! faut voir! Ou bien, Le résultat complet des courses! Ou bien, Le Journal des Cocus, son curieux numéro , faut voir ! On vous offre la question du jour : Qu' est-ce que Sadi? On vous propose le compte rendu du Salon, un franc au lieu de huit; des lorgnettes, des livres d’occasion; des cartes, plans de Paris, terres cuites, photographies; des « dates historiques » (sic), c’est-à-dire qu’un adolescent suspect se dit prêt à vous citer, sur une date quelconque, les événements qui s’y rapportent. Des bouquetières tâchent, si vous n’êtes pas seul, de vous imposer leurs fleurs. Des miséreux glissent entre vos pieds un crochet de fer et harponnent des bouts de cigares.
Et toujours les journaux; les journaux vendus au
numéro, qui fournissent une « dernière édition » toutes
les demi-heures. Gomme ils ne peuvent, de parla loi, faire
hurler des nouvelles à sensation par leurs aboyeurs, ils
se contentent de faire crier leur titre, mais impriment
en gigantesques caractères des sommaires à effet, que les camelots brandissent et vous mettent effrontément sous le nez. Quelle joie pour ces braillards, quels cris, les jours de scandale parlementaire! Quelles mines penaudes les jours où l’on n’a qu’un vulgaire assassinat en vedette, ou même rien! Mais les crieurs crient toujours! O Déclaration des Droits de l’Homme ! le premier de ces droits ne serait- il pas cependant celui de circuler et de consommer sans être assourdi, abruti, par cette racaille? Ou bien y a-t-il, dans la vie actuelle, des nécessités inéluctables? Voici, ô prodige! que 1 z Journal des Débats , renonçant à sa tenue antique et solennelle, se met à deux sous, à deux éditions par jour, et se fait brailler sur la voie publique. Les Débats « dans le train » ! Allons! décidément, le vieux monde est bien fini!
Vous fuyez : une douzaine de hautes casquettes vous attendent pour aller chercher votre fiacre, qui est cependant juste devant vous, et ouvrir malgré vous la portière.
Allez-vous-en! Tâchez de trouver un endroit où tout au moins vous consommiez sous les arbres, dans la vive atmosphère, l’oxygène sacré, destructeur des microbes homicides. Arrêtez-vous à l’entrée du Bois, au café Chinois.