QUELQUES CONSOMMATIONS SOLIDES
Les Soupes.
Le laboureur nourrit le soldat , le soldat défend le laboureur, disait une lithographie de 1830. Elle eût dû ajouter un troisième terme.
Gomme Brébant, mort pauvre, qui non seulement nourrissait la littérature, ce qui lui valut même le titre de restaurateur des Lettres, mais encore offrait aux miséreux les reliefs des festins nocturnes, sous forme de soupes variées que l’on distribuait à sa porte vers les sept heures du matin; comme Brébant, dis-je, le soldat nourrit le pauvre diable, — de ses restes.
Dès que trompettes ou clairons ont sonné le refrain delà soupe, si cher aux oreilles des futurs maréchaux de France — présentement soldats de première et deuxième classe, — des loqueteux s’approchent de la porte du
quartier ou de la caserne pour participer à la distribution du reliquat de cette soupe... légèrement allongé pour la circonstance , afin qu’il y en ait davantage et que le nombre des heureux soit plus grand.
Ce ne sont pas des pauvres pris au hasard : le premier mendiant venu n’est pas admis à cette consommation offerte par la charité militaire; ce sont des misérables de choix, brevetés, et titulaires d’une pièce justificative spéciale et en règle, qui viennent tendre, pour recevoir la bienheureuse soupe, les récipients les plus étranges et les plus invraisemblables.
Il y a ici un élément qui ne change pas : c’est le loqueteux, qui sous tous les régimes a le même aspect. 11 y en a un second : la soupe, consommation toujours semblable à elle-même, sauf les variantes dépendant de la qualité de la marchandise fournie par messieurs les bouchers; qualité qui a varié de la viande la plus loyale jusqu’à la septicémique, d’où la création récente de boucheries militaires dans les gros centres de garnison.
L’élément instable est l’uniforme du troupier, qui en France se modifie comme un Protée. Voici, au quai d’Orsay, des dragons : avant-hier le casque à peau de tigre ; hier la tunique; aujourd’hui le dolman à brandebourgs et le casque à longue crinière ; demain la tunique et les épaulettes ; sans compter l’adoption et la suppression de la lance, et les modifications fiévreuses de l’armement.