‹ Paris qui consommeChapitre 42 sur 114 · DEUX SOUS DE FRITES · texte numérisé non relu

DEUX SOUS DE FRITES

redingote bleue à boutons timbrés. Ils achètent deux, trois, quatre ou cinq fois deux sous de frites, en autant de cornets qu’il y a de petits employés obligés de rester au bureau.

Quand tout se renouvelle, la frite est de ces consommations qui tiennent bon et traversent les âges, comme les tripes à la mode de Caen, les marrons, le café au lait, le plaisir-mesdames et le « petit noir ».

Pour tout le menu monde, la frite représente non seulement une nourriture, mais elle évoque aussi les belles fainéantises des dimanches, hors barrière, quand un orgue mélancolique chante la Traviata près du pont, quand les balançoires montent et descendent, tandis qu’on entend des coups de carabine dans le tir voisin.

Tout en se remémorant ces joies, les mangeurs de frites assis à un bout de table, dans l’atelier ou le bureau, dissertent sur les valeurs diverses qu’un tel élément de consommation prend selon l’adresse de la friturière.

— Il y en a une à la Grande-Jatte, qui vaut bien mieux que celle de la rue Joquelet.

— Je ne trouve pas, moi, répond quelqu’un, mais, pour sûr! les meilleures se trouvent rue Saint-Honoré. Quand j’étais chez les Abraham, je me servais là, et toujours c’était du nanan.

Écoutons donc avec respect grésiller les frites, et remercions Parmentier qui inventa ce régal pas cher. —

Qui eût pensé cependant que la tranquille parmentière pût devenir subversive ?

Semblable à l’acide azotique qui par son contact transforme les substances les plus placides, comme le coton, en explosifs terrifiants, le citoyen Lisbonne est venu, et, boulevard deClichy, a brandi la pomme de terre, devenue par lui la « frite révolutionnaire ».

Mince succès, d’ailleurs. C’est parce que le cabaret des Flûtes révolutionnaires , au lieu d’être une nouveauté, n’était qu’une reprise affaiblie, une resucée de cette Taverne du Bagne qui, à un moment de 1885, avait excité la curiosité par sa mise en scène, sauvage jusqu’à la canaquerie !

Repas des Cochers.

Aux alentours de la station de tête, tandis que les omnibus attendent à la file l’heure du départ que sifflera bientôt le contrôleur, les conducteurs et les novices cochers s’égaillent chez les restaurateurs qui possèdent parfois une tonnelle, vieux souvenir du temps où vers ces parages on voguait déjà en pleine banlieue.

Parfois le mastroquet se trouve être en même temps buraliste de tabac; et Dieu sait quelles odeurs singulières de gras-double, quels relents de fricot troublent la narine du beau monsieur qui vient là chercher des

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