‹ Paris qui consommeChapitre 43 sur 114 · DÉJEUNER DES COCHERS D’OMNIRUS · texte numérisé non relu

DÉJEUNER DES COCHERS D’OMNIRUS

opéras (demi-londrès) , ou de la gentille dame qui, en passant, vient acheter un timbre.

Le contrôleur, lui, est une espèce de chef de corps. Sa grandeur l’attache au rivage où se distribuent les numéros; il ne peut se commettre parmi ses subalternes et préfère être servi dans son bureau.

Le cocher, rangé et sage père de famille, ne va pas, lui non plus, gaspiller sa paye en orgie de haricots et de gigot. Après avoir donné un dernier coup d’œil à ses chevaux, il va s’installer tout bonnement dans sa voiture. Ne sait-il pas que sa femme, la blanchisseuse du carrefour, l’a vu passer, et qu’elle ne manque point chaque matin de lui envoyer sa gamine avec le plat de famille?

Et rapidement, avec le rude appétit que l’air matinal lui a donné , il avale en silence la soupe et la part de viande, tandis que la petite, debout, parfois accompagnée de la grande sœur qui rentre à l’atelier, attend que le père ait fini. D’un revers de main le cocher essuie sur sa lèvre la dernière goutte de vin bu, pour embrasser « l’héritière » qui remporte aussitôt la vaisselle.

Alors, le cocher quitte le coussin de l’intérieur dévolu

aux voyageurs, et sur le trottoir il allume sa pipe. Quand

sa voiture prend la tête , il accroche au timon la chaîne

fixée au pavé et attend que le sifflet du contrôleur lui

ordonne d’enlever la couverte des chevaux, de la jeter

sur son siège, puis de décrocher la chaîne qui retombe sur le pavé avec un bruit métallique, de grimper vivement, de s’envelopper avec la couverte les genoux et les pieds, de prendre en mains les rênes, et là d’attendre que le conducteur, après avoir sonné les voyageurs, tire le cordon avertisseur.

Parfois le jeune conducteur s’attarde sur un café trop chaud. Le sifflet du contrôleur se fait entendre : ût-ûtùt ! Quelques amis de l’absent courent le chercher, dans l’arrière-boutique du marchand de tabac. Le cocher, impassible sur son siège, contemple de très haut ces défaillances dans le service.

Enfin le voilà, l’homme au képi et à la sacoche : il sonne : tin-tin-tin, trois voyageurs à l’impériale; tintin-tin-tin à un ton plus bas, quatre à l’intérieur; la feuille est pointée par le contrôleur, le cordon avertisseur joue. Et, sur un simple mouvement de main, le cocher modèle met son attelage en mouvement.

Doucement ballotté en sa digestion par les secousses du véhicule sur le pavé dur, il murmure : « C’était bon le rata de c’matin, faudra que je félicite la bourgeoise! » Et il ajoute mentalement : « Ils n’en ont pas comme ça dans leur gargot. »

Le « gargot » est, en ce moment, plein de cochers de fiacre.

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