DÉJEUNER DES COCHERS DE FIACRE
Il n’y avait pas deux voitures à la station, tout à l’heure. Et voilà, peu à peu, dix, douze fiacres à la file. En tête, un vieux cocher, résigné, pensif, attend sur son siège le client souhaité ; son cheval fourbu (déjà!) laisse tomber son col mélancolique, et se tient sur trois pattes roides; la quatrième, pliée d’une façon gauche, se repose. C’est son tour : il compte les heures, ce cheval, en offrant par quart d’heure à chacune de ses jambes la position du chien de fusil après la position de l’arc tendu.
Ce cocher est seul. Derrière lui, les voitures sont veuves de leurs automédons. Les cocos et les cocottes ont le nez plongé dans des musettes, que leur souffle humecte.
Les chevaux, à leur tour, consomment.
Le surveillant, à tenue de gardien de la paix, s’est enfermé dans son kiosque pour manger hâtivement sur le coin de son bureau, entre le carnet des départs et ce fameux registre des réclamations dont nul ne se sert plus à Paris, chacun en ayant, depuis longtemps, reconnu la parfaite inutilité. Il n’est pas confortablement, certes, le surveillant! mais il se console en pensant au déjeuner mélancolique et rarement inodore que fait là-bas, en face, dans son « établissement », la tenancière de certain chalet où nécessité fait loi.
Les cochers, jeunes ou vieux, gras ou maigres, venus de Bayonne avec un redoutable accent gascon, ou débarqués du Mans; les uns taillés à coup de serpe, noirs,
jaunes, ressemblant aux ceps de vigne de leur pays; les autres ronds et roses comme des pommes, — tous les gilets rouges sont assis à la terrasse du mastroquet et se font servir de plantureuses assiettes de soupe, puis des huîtres portugaises, et le vin luit dans les litres, dans les verres, sur les faces qui se congestionnent.
Le garçon de restaurant va et vient, portant des saucisses aux choux, des biftecks aux pommes, des salades. Fouette l’appétit! Tous activent le jeu des mâchoires, et poussent l’une sur l’autre les larges rasades de vin bleu. Le soleil de l’été met un sourire dans cette hâte.
Soudain un client, ayant suivi toute la longue file de voitures, arrive jusqu’au solitaire cocher qui tient la tête; mais, dégoûté par l’aspect du fiacre ou la pénible attitude du palefroi, il redescend inquiet de ne voir ni cocher ni surveillant. Il est évident qu’à ce sale routeur, à ce maraudeur sordide et tout brisé, bon à porter des contagieux à l’hôpital, à ce cocher malpropre dont le chapeau est aussi déverni que sa voiture, à cette rosse lamentable et ridicule (c’est un cheval blanc!) il préférerait une Urbaine (à la propreté très relative), ou une Camille, ou une Coopérative, ou une Union des Cochers, ou bien cette voiture de la Compagnie Générale qui se trouve être neuve, avec un cheval neuf et des harnais neufs, et dont le cocher aussi doit être neuf : un de ces cochers de vingt ans, frais émoulus des champs, qui ignorent