‹ Paris qui consommeChapitre 48 sur 114 · RESTAURANT A DIX-SEPT SOUS · texte numérisé non relu

RESTAURANT A DIX-SEPT SOUS

gibier : lièvre en civet, filet de chevreuil poivrade, salmis de bécasses.

Sur ce fantastique menu la mayonnaise est fréquente, et la bisque d’écrevisses n’est pas rare; on y trouve parfois des mets extraordinaires que seules les bourses rondes sembleraient pouvoir se permettre; des historiens dignes de foi prétendent y avoir trouvé des nids d’hirondelles et des filets d’ours et d’onagre.

D’ailleurs, à l’étalage se pavanent d’énormes fruits dignes de Chevet : des poires grosses comme une tête d’enfant, des pêches et des raisins venus sans doute de Montreuil ou du pays de Chanaan; et, merveilleuse chose, bien faite pour convaincre la foule admirative plantée sur le trottoir, voici un cerf, un vrai cerf pendu par les pattes de derrière, qui allonge sur le sol son museau sanguinolent et ses bois authentiques de dix-cors, tandis que les perdreaux, accrochés le bec en l’air, forment une grappe, juste à côté de l’affiche où luisent ces chiffres tentateurs : / fr. 2o, / fr. 15, ou 85 centimes, juste au-dessus d’un menu royal, que nul sceptique n’oserait révoquer en doute , voyant de ses yeux à la porte, toutes crues encore, et revêtues de leur poil ou de leurs plumes, les bêtes que l’on doit manger cuites à l’intérieur.

Et l’on dit que la nourriture coûte cher à Paris !

Aussi les étudiants pauvres, les petits clercs et les

maigres commis, les bourgeois peu rentés souhaitant prendre part aux agapes des riches, se précipitent-ils dans la boutique, où les petites tables sont couvertes d’une nappe à peu près blanche, mais où flotte toujours une vague odeur de graillon mêlée aux senteurs de l’acide phénique et du filet de vinaigre.

Allez, mangez, jeunes hommes et vieux bourgeois, et repaissez-vous de votre illusion : avoir pour dix-sept sous un menu de vingt-cinq francs ! Croyez au cerf dix-cors et aux perdreaux de la porte ! !

Hélas! hélas! ce cerf n’est là que pour la parade, ces perdreaux sont loués, ces fruits aussi. Ils seraient empaillés, ou imités en carton comme au théâtre, que ce serait même chose.

Pourtant — direz-vous, — les soles, et les salmis et les fdets de chevreuil de l’intérieur existent... — Oui.

Le matin, à l’aube, est arrivé au restaurant un grand panier couvert d’une toile sombre, que l’on nomme, dans le langage spécial aux offices et cuisines, le drapeau noir. Là dedans se trouvent tous les reliefs des grands dîners ou des soupers de la veille, tous les morceaux que déchiquetèrent sans appétit les beaux messieurs et les belles dames, soit dans les palais, soit dans les restaurants de nuit. Les maîtres-queux et les chefs revendent à vil prix les restes du saumon, les filets de sole normande à peu près intacts, les carcasses de volaille, et les filets

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