LE CAFÉ AU LAIT
travers tous les visages de boutiques s’ouvrant sur la rue, et qu’elle garde malgré les quelques notes sombres des pruneaux cuits, morceaux de jambon, poires, raisins secs et amandes. C’est le blanc qui domine sans conteste possible, au moins dans la première salle où les ménagères matineuses viennent s’approvisionner.
Mais dans la salle du fond une certaine obscurité règne derrière la cloison de bois découpé. Un jour maigre y descend de la fenêtre donnant sur la cour.
Dans les petits paniers, des pains de toutes formes, ronds ou longs, aplatis ou dodus, sont entassés sur chaque table de bois ou de marbre, à côté d'une épaisse carafe entourée de trois ou quatre verres sans pied, le fond en l’air.
Des femmes surtout viennent là : institutrices ou petites ouvrières, femmes de journée ou demoiselles pauvres. On y voit aussi de ces veuves tout en noir qu’on retrouve à la Bibliothèque Nationale se livrant à de vagues copies pour on ne sait quel journal.
Des appels se succèdent : « Quatre de chocolat! Deux de café au lait! Trois de café noir! » Ce qui veut dire quatre sous, deux sous, trois sous. Fumant en des bols solides et opaques arrivent, portées par une servante à tablier blanc, les consommations demandées. Sur l’assiette épaisse où repose le bol, s’étale une large cuiller à bouche.
Les femmes qui ont des gants aux mains les tirent doucement et les posent sur la table ; celles qui ont une voilette sur le nez la relèvent. Celles qui n’ont rien se hâtent de briser leur pain et d’en jeter les premiers morceaux dans leur chocolat ou leur café, puis, en attendant que ces premiers morceaux soient suffisamment imbibés, elles trempent le reste de leur flûte dans le breuvage brûlant. Les moins pressées jettent un coup d’œil sur le feuilleton de leur Petit Journal , qui continue à lutter avantageusement contre les nouvelles salées de quelques feuilles on suppléments pornographiques.
Et l’on entend, derechef : « Trois de chocolat! » ou : « Quatre de café! »
Ce sont des clientes nouvelles, ou parfois un client : un homme lassé à l’allure pauvre, dont la redingote élimée pleure misère, un bohème à barbe inculte; ou encore quelque philosophe entre deux âges, portant sous le bras une importante serviette bourrée de papiers et de livres dans lesquels il s’empresse de fourrer son nez, tandis que refroidit son bol.
C est là la vraie crémerie, celle qui n’offre que du lait ou du chocolat ; mais il en est d’autres où l’on peut entendre demander un œuf au plat, et souvent la domestique annonçant à l’office crie : « Une œuf bien cuite ! »
Les verres s’emplissent de l’eau des carafes, à moins que la dame veuve ou le philosophe, ou parfois la petite