‹ Paris qui consommeChapitre 51 sur 114 · CHEZ LEDOYEN · texte numérisé non relu

CHEZ LEDOYEN

troupes dans le Palais de l’Industrie) — demeure une ouverture de printemps. Le veston léger, de couleur claire, semble obligatoirement indiqué pour ces messieurs, de même que le corsage nouveau et le chapeau de soleil pour ces dames et damoiselles.

Un tohu-bohu-cohue chez Ledoyen, à côté de la Halle aux Peintres ! Qui peut jamais être bien assuré de ce qu’il mangera, entre midi et deux heures, dans ce restaurant « artistique », ou même s’il pourra manger? Qu’importe? il faut être là. C’est pourquoi les avisés retiennent leur place, alin de serrer la main de celui-ci, guetter un compliment de celui-là.

Les figures, exaspérées par tant de picturailles à peine entrevues à travers une course folle, par la migraine consécutive aux recherches extravagantes faites le longdès cimaises, et par delà les hauteurs, afin de découvrir le chef-d’œuvre d’un ami, sont encore contractées; mais bientôt les rides se s’effacent, les colères se dissimulent, puis les yeux bridés par la fatigue s’élargissent en un sourire, les lèvres crispées par la poussière intense se distendent et s’humanisent. Les hommes veulent paraître bons, les femmes belles.

Tel est le miracle accompli chaque année par le restaurant Ledoyen et par sa truite sauce verte.

Tout Paris est ici représenté par deux douzaines d’auteurs dramatiques, qui en matière de peinture

connaissent à peine celle de Lavastre ou de Jambon; par treize reporters chargés des faits-divers et des notes d’audience; par un certain nombre de jolies femmes, d’une allure particulière et qu’on ne voit que ce jour-là; et par un lot de rastaquouères ou d’Anglais impavides. Ce Tout-Paris non peintre a faim, et essaye de manger, sous la tempête de lazzis et de calembredaines qu’une multitude d’artistes restés rapins pour la galerie, et de rapins qui posent à l’artiste, font pleuvoir à droite et à gauche, devant et derrière.

Ce déjeuner, presque biblique à force d’être classé parmi les cérémonies, n’a d’autre avantage, vers la fin, que de permettre à de très vieux amis de se rencontrer, et, tout en fumant un cigare, de se remémorer ce qu’ils ont vu ou fait depuis un an. Car, si le Tout-Paris ordinaire se retrouve chaque soir en un théâtre où quelque première agonise, c’est ici un tout autre Tout-Paris, plein de figures inattendues, presque inédites.

Vingt jours après, autre Salon, autre vernissage. C’est décidément le printemps. On déjeune à la Tour Eiffel .

Il a fallu arriver d’assez bonne heure.

On a pris l’ascenseur, avec cette instinctive crainte qui agite le cœur, un peu, quand on se livre à des mécaniques brutales malgré leur apparente douceur, quand on abandonne son libre arbitre et tous ses moyens de

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