A LA TOUR EIFFEL
défense à des courroies sourdes, à des poulies aveugles, à des mouvements inflexibles comme le Destin, et capables, aussi bien que l’antique Fatum, de se livrer sur les humains à de bizarres et sinistres plaisanteries.
Mais voici la plate-forme. On a retenu une baie, dans le restaurant. Et tandis que l’on déchiquette les crevettes et que l’on croque quelques radis, rien n’est comparable au spectacle que l’on peut contempler du haut de ce gigantesque Robinson. Paris étale ses lignes de rues et de boulevards, son échiquier immense de places et de monuments, échiquier au bas duquel évoluent, pions minuscules, une foule d’êtres s’agitant comme s’ils jouaient une interminable partie, dont les nombreux « échec et mat » se voient d’ici, tout au loin, sous les arbres du Père-Lachaise.
On peut bien philosopher un peu, quand on se trouve si fort élevé au-dessus des passions humaines, dans une Tour de Fer, auprès de laquelle la Tour d’ivoire des vieux sages, et même le promontoire de Lucrèce (o suave mari magno...) ne sont que de modestes échelles.
Mais, sur ces hauteurs, l’appétit ne tarde pas à vaincre toute philosophie, et l’estomac de Rabelais domine le cerveau de Schopenhauer. Puis, la brise et le soleil se jouent à travers la mâture de ce vaisseau immobile; on se sent près des nuages, et la côtelette
n’en devient que plus agréable, ainsi que les pommes paille; il semble même qu’à ces hauteurs vertigineuses, et si loin des caves, le bourgogne devienne authentique, en se rapprochant ainsi des pays célestes où fleurissent les comètes.
D’ailleurs, dès que le couteau a éventré les fromages divers, et que la poire est déshabillée sur la pointe de la fourchette, on laisse vagabonder ses yeux vers les paysages lointains où la Seine courbe son grisâtre ruban, vers les fraîches collines de Meudon et de Sèvres, et vers maints pays qu’une brume dorée enveloppe, et où ceux qui ont de bons yeux déclarent aux myopes qu’ils découvrent Montlhéry peut-être, ou encore les confins de la Normandie. Les Gascons ont seuls le droit d’apercevoir la mer à l’horizon, et ils ne s’en font pas faute.
Généralement l’addition est tout aussi élevée que le monument : c’est ainsi que les dieux se vengent des « modernes Icares » de la Tour Eiffel.
Et on se reconfie à l’ascenseur, et l’on descend, et la tête déjà lourde du printemps et de la nourriture de restaurant, on se replonge dans l’écrasement des quarante mille invités de M. Puvis de Chavannes. Une demi-heure après se produit un phénomène à stupéfier les physiologistes : on a consommé, au déjeuner, hors-d’œuvre, poisson, viande., fromage et dessert, et l’on a une indigestion... de peinture!