L’ENTERREMENT D’ERNEST
Repas funéraire.
On est allé enterrer ce pauvre Ernest, le grand Ernesse , celui qui jouait si bien au billard, et qui, le dimanche, était le boute-en-train de toute la bande.
Pauvre Ernest ! un chaud et froid ! il a été enlevé en si peu de temps ! Ce que c’est que de nous !
Son beau-frère et son cousin mènent le deuil. Ils ont Pair très affligé, très digne.
On est parti de la maison mortuaire, rue des Vieux- Augustins; sur le quai, le vent soufflait sur la Seine; des nuages couvraient le ciel d’un voile grisâtre. On est passé par l’église : c’est sa sœur qui l’a voulu ! Ah ! lui, il s’en serait un peu fichu, de l’église; mais sa sœur a dit qu’il le fallait absolument.
Ira-t-on jusqu’au cimetière? Question grave! Il ne s’agit de rien moins que de Saint-Ouen. Ce n’est pas au coin du quai, Saint-Ouen. Pour sûr! il y a une trotte. Mais Jules, le meilleur ami du défunt, les yeux rouges, le nez gonflé de larmes, insiste : « On ira, on doit y aller! Ben quoi! puisqu’ils ont tous pris congé à l’usine, au magasin ou au bureau pour l’enterrement d’Ernest, ce ne serait vraiment pas chouette de le laisser en plan sur la route! Il faut achever la conduite. »
Le cortège se forme donc : le beau-frère et le cousin
derrière le char, puis quatre ou cinq clames en longs voiles noirs, et ensuite les vingt ou trente camarades, tous ceux qui jouèrent à 1a. manille, au rams, au polignac avec Ernest, tous ceux qui firent la consommation en cinquante points avec lui . Ils s’exhibent graves et résignés; ils ont remis leurs chapeaux sur leurs têtes, et se laissent saluer par la foule en même temps que le mort. C’est un rôle, être salué sans répondre!
Les conversations à voix basse, très basse, ne roulent d’abord que sur ce pauvre Ernest, sur sa sœur, son beau-frère et le cousin, qui, lui aussi, est un garçon fort gai, mais qui a pourtant bien du chagrin. Peu à peu la marche et l’air vif réveillant les cerveaux, on passe à d'autres sujets; on parle du bureau, de l’usine, de l’atelier, des injustices et des rosseries qui s’y commettent; on débine les chefs. Puis on en vient à jaser du cabaret où l’on se réunit, des bonnes blagues qu’on y a faites ou dites avec Ernest, et déjà le souvenir d’Ernest sort des pompes funèbres où il se trouvait momentanément pour revenir à une couleur moins obscure, dans un décor plus en rapport avec son caractère. On dit bien encore : « Pauvre Ernest! » mais quelques-uns profèrent déjà, presque gais : « Ce diable d’Ernest ! »
La conversation se développe de plus en plus, les voix s’élèvent; quelques raseurs ont fui par les rues latérales; on est plus entre soi, entre copains du mort.