‹ Paris qui consommeChapitre 55 sur 114 · A LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE · texte numérisé non relu

A LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

pour travailler, il pouvait peut-être s’en rencontrer quelques-unes qui, à midi, seraient prises cle faim et éprouveraient le besoin de consommer, vivement et sans s’éloigner des livres, le sommaire et rapide déjeuner de l’homme de travail.

Sans doute la vraie consommation, à la Bibliothèque, c’est la tranche d’in-folio, l’émincé d’in-quarto, l’escalope d’in-octavo, le feuilleté d’in-douze. Les consommateurs sont de tout âge et de tout rang : jeunes fdles et vieux savants, étudiants ou futurs archevêques ; mais tous manifestent le même appétit pour ingurgiter les chapitres avec une hâte fébrile. Ils avalent terriblement. La salle de travail est pour eux le Café Anglais ou le Bouillon Duval de l’esprit.

Le cerveau dûment gavé, certaines inquiétudes se font sentir du côté de l’estomac. Pour les affamés physiques on a établi, dans le grand asile intellectuel; un compartiment séparé et à l’épreuve du feu. C’est là que, debout devant un petit bar, ou assis à l’une des cinq tables qui permettent un maximum de vingt consommateurs; on applique l’axiome : il faut manger pour vivre; axiome qui se résout ici par une addition d’un franc soixante.

Les fonctionnaires de la Bibliothèque, les gardiens de tant de trésors, — véritables vestales du manuscrit, du livre et de l’estampe, — daignent quelquefois descendre

aux réalités et se restaurer dans ce réduit reluisant de propreté. Si je n’aperçois point M. Léopold Delisle, qui, logé à la Bibliothèque, déjeune chez lui, M. Thierry, l’aimable conservateur des imprimés, et son non moins aimable collègue des estampes, M. Duplessis, il me semble bien y voir, à côté du très accueillant M. Pauly, conservateur adjoint des imprimés et auteur savant de la Bibliographie médicale , il me semble voir, dis-je, le monocle inquisiteur de Pierre Vidal lui-même, pris en flagrant délit d’observation et de préméditation de dessin.

— Eh bien, Messieurs ! voilà un repas modeste, sain, non alourdissant, et qui — le lieu est favorable pour nous reporter aux classiques latins — ne ressemble guère au festin de Trimalchion...

— Le festin de Trimalchion! Ah! n’en parlez plus! Ce n’est qu’un préjugé, ce repas soi-disant homérique qui avait le privilège d’effarer les universitaires de jadis et de les faire crier à la corruption. Comme si notre dixneuvième siècle n’avait pas une littérature secrète, et des P amasses satiriques à faire blêmir Pétrone, et même des journaux illustrés d’un raide... Et, pour Trimalchion, voulez-vous en avoir le cœur net ? Condensez la célèbre description de Pétrone en un menu, ajoutez-y même une suggestive vignette de Rops, et Rome qui consomme (ô Couture!) ne donne que ceci :

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