LA PÊCHE MIRACULEUSE
— Est-ce que vous ne pourriez pas nous servir une friture sortant de l’eau, là, sous nos yeux. Un bon coup de fdet? Allons, n’est-ce pas?
— C’est facile, réplique le Contesenne quelconque (ils sont tous un peu de la famille Contesenne, dans cette partie). Notre pêcheur (et il accentue le notre) est là-bas sous les arbres, près de l’ile. Tenez, voyez.
En effet, un bateau suit le courant, les avirons font jaillir des étincelles dans l’eau.
— Ohé! Joseph, la friture! crie le patron.
— Bon! crie l’homme.
Et il jette une fois, deux fois, trois fois son filet.
— Il ne doit pas y avoir grand’chose, dit le monsieur qui a de bons yeux et n’aperçoit qu’une vase abjecte.
La dame avise sa face-à-main, et déclare qu’elle voit remuer des poissons d’argent.
Mais là, derrière la terrasse, en un recoin d’eau dormante, se trouve un vieux bateau de pêche, orné d’une boîte pleine d’eau qui s’appelle la boutique et dans laquelle frétillent les goujons et les ablettes, pris la veille ou l’avant-veille, peut-être amenés de fort loin, et qui attendent là l’heure sinistre de la friture.
Le patron a vite fait de cueillir à pleines mains ou dans une écope la quantité de poissons qu’il faut pour monsieur et madame.
Le pêcheur revient lentement vers la maison, fait
semblant de remettre au patron le produit d’une pêche plus ou moins miraculeuse, et regagne l’ilot.
Pendant ce temps les poissons condamnés, roulés dans la farine, sont précipités dans l’huile bouillante.
On les sert bientôt sur la serviette, tout dorés de ton, recroquevillés, et emperlés de sel.
Par là-dessus une bouteille de reginglard, ce vin de Suresnes ou d’Argenteuil, léger, diurétique, parfois môme purgatif, mais qui a le don, sous le soleil du printemps, de bien mettre une gaîté dans les parisiennes cervelles, amoureuses d’un changement.
Ce reginglard semble alors meilleur que tous les mâcons de la famille et que les haut-sauternes des grandes occasions, de meme que ces goujons empuantis par l’eau de Seine apparaissent préférables à la truite exquise sans doute, mais qu’on n’a pas vu pêcher, et qui vient simplement des Halles.
Cela finit tout de même par vous peser sur la tête, tandis que l’estomac sent la brûlure de la pointe d’ail mise dans le poulet chasseur.
Soudain, voilà qu’au dessert passent, lentement emportés au fil de l’eau, un nombre incalculable de brins
de paille, copeaux, résidus variés ; puis une flotte de bouchons, tous les bouchons de tous les reginglards de toutes les guinguettes qui bordent la Seine. Puis, ceci se corse, un chien crevé, puis deux, trois, quatre,