‹ Paris qui consommeChapitre 58 sur 114 · A SAINT-LAZARE · texte numérisé non relu

A SAINT-LAZARE

cinq, dix... Une horde de chiens crevés, ô Baudelaire!

C’est que l’éclusier de Suresnes vient de relever le niveau des vannes, et la montée de l’eau a décroché des bords tout ce qui pouvait y adhérer de charognes et de détritus.

Ceci n’empêchera pas le Parisien et la Parisienne de

revenir à la prochaine occasion, pris d’un accès de poésie champêtre. 0 bouchon! 0 chien crevé ! quando te aspiciam !

A Saint-Lazare.

Parisienne de Paris ou d’ailleurs, qui en avez trop souvent fait, de ces déjeuners à la campagne, avec un Parisien trop souvent renouvelé, voyez, petite écervelée, où quelquefois cela mène.

Entrez, avant que le grand dévorateur Paris ne Tait digéré et remplacé par une floraison de maisons neuves, entrez dans ce vieux bâtiment de Saint-Lazare.

Voici le réfectoire, à deux heures; l’heure où les détenues consomment, sous la surveillance de sœurs au voile noir couvrant un voile bleu. Voyez ces rangées de robes en laine brune à petites rayures noires, de tabliers de coton bleu, de mouchoirs en coton violacé noués sur les épaules, de bonnets en laine lie-de-vin que les femmes, dont on ne coupe plus les cheveux, arrangent sur leur tète plus ou moins coquettement.

Le repas strict se compose d’une gamelle de soupe et légumes et d’un broc de tisane (sinon dépurative,au moins calmante) de réglisse, qui se boit dans un gobelet.

Dans un coin de la salle, un groupe de détenues chantent, accompagnées par un orgue, sous la direction de l’une d’elles, ci-devant cantatrice d’un théâtre de province, jolie fille condamnée à deux ans de prison pour avoir donné de très mauvais conseils à sa petite sœur...

Vous êtes distraite, Parisienne! Votre œil cherche, perdu dans le vide! Vous regardez cent ans en arrière. Vous pensez que vous «êtes à la Maison Lazare, et que l’année présente, elle aussi, s’appelle quatre-vingt-treize. Et vous songez à celles qui, il y a cent ans juste, étaient ici, s’exerçant au jeu de la guillotine... Vous pâlissez, vous allez défaillir. Vous venez d’entendre un sourd roulement, et comme le bruit des sinistres charrettes...

Allons, revenez à la réalité. Ces charrettes ne sont que les lourds omnibus écrasant le pavé (et guillotinant quelquefois les citoyens qui leur tombent sous la roue), ou les tramways courant sur les rails du boulevard Magenta; ou la voiture cellulaire, 1 e panier à salade (la moderne charrette des condamnés), panier de consommation, de nom du moins, et pas trop féroce. Ce roulement continu n’est que le bruit permanent de la grande ville, heureuse de respirer, de travailler, et de consommer.

Car c’est en mil-huit-cent-quatrc-vingt-treize que nous

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