‹ Paris qui consommeChapitre 61 sur 114 · METTEZ DEUX SOUS · texte numérisé non relu

METTEZ DEUX SOUS

Montez sur l’instrument, insinuez dans la fente insatiable votre pièce de dix centimes, et l’aiguille, tournant autour du cadran , vous apprendra , ô hommes déjà mûrs , ou femmes jeunes encore , si l’embonpoint vous menace ! Qui souvent se pèse , bien se porte , énonce en manière de devise le goulu et insidieux appareil.

Non loin de là, monsieur Toto et mademoiselle Lili se sont aperçus qu’il est trois heures : l’heure où les enfants bien élevés en vue des difficultés de la vie, goûtent, quelle que soit leur condition, avec un morceau de pain, et les enfants gâtés, avec des friandises. Mademoiselle Lili et monsieur Toto sont évidemment gâtés, car ils ont avisé une petite colonne généralement peinte en rouge, ornée d’une mince ouverture, minuscule boîte aux lettres au-dessus de laquelle on lit l’éternel : Mettez deux sous, et tirent la poignée; en conséquence de quoi les petits gourmands récoltent, soit une minusculissime tablette de chocolat, soit un fragment de nougat, ou un semblant de bonbons. Le tour est joué : moyennant la fourniture d’une fictive consommation , c’est l’appareil , l’appareil dévorateur de décimes, qui a consommé. Si bien qu’à force d’avaler deux sous sur deux sous, la Compagnie des Mettez deux sous, en fin de compte, aura fait sortir de la poche du riche et du pauvre monde « la forte somme » qui s’élève par mois à soixante-dix mille francs! habituant en outre

à consommer, dès l’enfance, la population des gamins et

des gamines. Après quoi, devenus grands, monsieur Toto ingurgitera des bocks qui l’épaissiront, et mademoiselle Lili des gaufres et des babas qui l’engraisseront, préparant ainsi une clientèle au « Mettez deux sous » d’à côté, celui où l’on se pèse pour vérifier de combien l’on a augmenté.

Mettez deux sous, et quelque diable tournant indiquera d’un doigt fatidique, sur un cadran, votre avenir : tromperie, fortune , amour déçu, etc. — Édicule ridicule.

Mettez deux sous, ô ménagères ! — ceci est le dernier « cri » et le dernier édicule, — et vous recueillerez automatiquement un seau d’eau chaude.

A quand la suite ?

Le soir Mettez deux sous devient un Mettez dix sous, au théâtre, dans l’étui fixé au dos du fauteuil qui est devant vous, et pour la représentation vous aurez une excellente jumelle, ou, si vous aimez mieux, un pon lorgnette.

Mettez dix sous, et par le thèdtrophone vous entendrez un fragment de comédie ou d’opéra... pendant cinq minutes. Ceci met la soirée d’audition dans les vingt-cinq francs, pour ne rien voir ! Attendons, avant de glisser dix sous, l’invention du thèâtroscope , qui nous montrera les actrices à distance.

Quand nous en serons au Mettez un louis, quelle volupté pourra bien en sortir? Progrès et mystère !

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