AU CORPS-DE-GARDE
veut, mais qui mettent un peuple en contact et en communion avec son armée, et lui font sauter le cœur de fierté et d’espérance.
Il paraît que cela est fort inutile. L’armée travaille, recluse et jalousement cachée à la caserne comme en un harem, ou en un cloître. On n’a pas de temps à perdre à nous la montrer.
Voilà pourquoi Paris, capitale d’un peuple guerrier par essence et qui a fatalement de si grandes choses à faire par les armes, est présentement la ville où l'on voit le moins l’armée. Moins qu’à Londres même, où l’on peut s’offrir quelques bonnets à poil de grenadiers et la petite cérémonie quotidienne des horse-guards.
Pour voir des militaires à Paris, en dehors du 14 Juillet, il faut la mort d’un haut gradé. Alors quelques centaines d’hommes sortent, viennent se ranger devant la maison mortuaire, présentent les armes, font rrrrran, tararaboum (un roulement de tambours et une ritournelle de marche funèbre), puis demi-tour, et lâchant cadavre, famille, cortège et tout, détalent au plus vite. C’est le dernier mot du respect, et de la tenue, et de la désinvolture. Autres occasions, la montée du poste à l’Élysée ou à la Chambre, ou bien le départ pour l’exercice aux fortifications.
Enfin, vers cinq heures du soir, vous rencontrerez peut-être quelques rares escouades en tenue de corvée
(familière tenue) qui, sous la conduite d’un caporal, portent des corbeilles de pain de munition , des piles de gamelles et un repas de sous-officier. C’est le ravitaillement de quelques corps -de -garde pour la consommation militaire du soir.
Les gamelles traversent Paris, font des six ou sept kilomètres au pas pour aller de la caserne au poste, où elles apportent une soupe devenue informe, semblable à de la colle de pâte, et froide comme de la bave de serpent. Si le temps est humide, la ration de sel, déposée dans le creux du couvercle, arrive fondue.
Voici notre « corvée » au poste de la Banque; elle pénètre dans ce corps-de-garde étroit, qu’en hiver un poêle surchauffe à blanc, par les soins de la Banque môme. Pourquoi ce surchauffage assassinant? Parce que le poêle, quitte à rôtir les soldats au rez-de-chaussée, est chargé d’entretenir une chaleur douce dans les appartements du premier étage! Et, à côté, voici une cellule noire (la Banque est un des rares postes d’officier) ; là le sous-lieutenant de garde consomme un repas qui lui est apporté, aux frais de la Banque, par un restaurant voisin. Après quoi, il pourra se reposer et passer la nuit dans le grand fauteuil, pièce de résistance du mobilier de céans, à moins qu’il ne préfère se jeter sur le lit, au risque d’être lui-même fortement consommé par les hémiptères. Ah! quel plaisir d’être soldat!