‹ Paris qui consommeChapitre 66 sur 114 · DEJEUNER SUR L’HERBE · texte numérisé non relu

DEJEUNER SUR L’HERBE

Cette funeste passion rend intrépide le petit bourgeois, et dans les cœurs populaires, confine à l’héroïsme.

J’ai vu un spectacle inoubliable. Un dimanche matin, ayant perdu ma route vers Alfortville, j’errais le long d’un mur interminable, sans rencontrer âme qui vive. Ce mur semblait se prolonger à l’infini sous un soleil ardent qui cuisait les pierres. De loin en loin un bec de gaz scellé dans la muraille m’indiquait seul que j’étais encore dans des parages à peu près civilisés.

A un endroit, pourtant, le mur paraissait s’infléchir. Oui, oui, il devait y avoir là un coin, devant quelque vieille porte condamnée; je voyais de loin qu’un peu d’herbe rare, une mousse vague ou plutôt une moisissure des pavés indiquait une oasis. Je m’approchai. Quelle ne fut pas ma stupeur en constatant que, sur un espace de trois mètres carrés, où il y avait effectivement de l’herbe, oh! une herbe récemment souillée par des ordures diverses , — un espace ridicule , mais que le renfoncement du mur rafraîchissait d’un peu d’ombre, — gisait une famille de cinq personnes occupée à dévorer, sur des papiers transformés en assiettes, un restant de gigot et des fruits variés! Un déjeuner sur l’herbe! Quelle herbe!

Il y a eu, dit-on, à Fontainebleau, des déjeuners sur l’herbe où le mets impérial était un grand pain coupé en deux dont on enlevait la mie, aussitôt remplacée par

une omelette soit aux truffes, soit aux artichauts, soit au

lard; on refermait le pain, on l’enveloppait refroidi, et au lieu d’arrivée on le coupait à larges tranches, exquises, au dire des historiens bien informés. Ajoutez-y les traditionnels saucissons, pâtés, les viandes froides, poulets, les puddings, gâteaux, et aussi tout ce qu’il faut pour fabriquer une salade fraîche mêlée d’œufs durs, et vous aurez le menu d’un pompeux repas sur n’importe quelle herbe. Le chester et les fruits sont indiqués, et les vins à volonté. Les bouchons de champagne aiment à sauter sous les arbres, ne les en empêchez point.

Mais, tout cela, c’est pour la haute, qui a des larbins, comme on dit.

Le petit bourgeois et sa bourgeoise préparent euxmêmes leur panier : il y a des pâtés ou du gigot, du poulet ou du veau froid, du bouillon peut-être, un pain énorme, des œufs durs, quatre ou cinq bouteilles d’un vin résistant à la marche et aux secousses, un de ces vins cyniques que rien ne trouble; peut-être encore du café froid, ou, raffinement de sybarite, une lampe à esprit-devin, et une cafetière ad hoc pour improviser le café; du rhum, de l’eau de Seltz.

Ils sont bien quatorze : le père, la mère, le grand collégien, les demoiselles, les jeunes fils, des amis, le petit dernier, et Azor.

Les voilà partis vers les lieux où l’herbe croît. O Ranelagh! combien en as-tu vu; et toi, Bois de Boulogne,

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