‹ Paris qui consommeChapitre 67 sur 114 · DINER SUR L’HERBE · texte numérisé non relu

DINER SUR L’HERBE

aux environs de la Porte-Maillot et du pont de Suresnes ; et toi, Bois de Vincennes, combien en avez-vous vu de ces familles harassées de fatigue s’asseoir enfin à votre ombre, et saucissonner , comme a dit une chanson célèbre, sur vos pelouses bientôt graissées de vils papiers et de détritus, qui heureusement, dès le lendemain à l’aube, disparaîtront sous le coup de peigne admirable que reçoivent chaque jour nos promenades et nos bois!

Et au dessert, quelle heure de « rigolade » générale, et de jeu des « quatre coins » où ces demoiselles sont toutes rouges, échevelées, émues à force d’être prises et reprises en poussant de grands cris.

Quels sommes délicieux et vagues, esquissés ensuite en écoutant à travers un rêve les tramways lointains et le sifflet des trains de ceinture !

Seulement le retour est désastreux. Outre les paniers, les fioles, les fourchettes et les assiettes, il faut porter le petit dernier, qui, ayant mangé comme six, pèse trois kilos de plus que le matin.

Morne voyage vers les barrières. Et songer que le gabelou a encore l’audace de leur demander s’ils n’ont rien à déclarer. Ventre-saint-gris !

N. B. — Les aristos, pour les dîners sur l’herbe, ont une riche ressource : la voiture du magasin.

Chez le Pâtissier.

Curieux effet d’opposition. Les hommes, de cinq à sept, ont l’apéritif; les femmes, l’anti-apéritif. L’homme s’efforce de développer dès les premiers symptômes, d’exciter la faim, de la porter à son maximum pour le moment du dîner; la femme veut tuer dans son germe toute velléité d’appétit. Les hommes s’alignent aux terrasses des cafés; les femmes s’enferment chez le pâtissier. L’homme a l’absinthe, la femme le gâteau.

L’homme entre bien chez le pâtissier, mais seulement talonné par la faim : il y apporte des allures de dévorant; on voit qu’il est parti pour des affaires à neuf heures du matin, lesté seulement de deux œufs et de café, et que depuis il n’a pas pu déjeuner. Il engloutit à la hâte les pains au jambon, le verre de madère et se sauve.

La Parisienne, au contraire, est adorable de calme et de coquetterie pour croquer le gâteau du bout de ses quenottes, tout en relevant sa voilette, de la main gauche, sur le bout de son nez.

A moins que, saisie à l’improviste par un soupçon d’appétit en quelque quartier excentrique, elle n’ait été obligée d’entrer dans une de ces boulangeries-pâtisseries primitives, où elle sera bien forcée de prendre avec sa main gantée, mais en redressant toujours le cinquième

Page 1