‹ Paris qui consommeChapitre 7 sur 114 · BAR ANGLAIS · texte numérisé non relu

BAR ANGLAIS

— • Quarante. Pas de café?

— Si, et deux petits verres de marc.

— Vingt et trente, cinquante.

La patronne compte : zéro, six, neuf, onze, quinze, vingt.

— Ça fait deux francs.

Et l’on a laissé un pourboire sur la table pour le garçon. Car la crémerie-restaurant possède un domestique mâle, avec ou sans moustaches.

Entre le tue-ver ultra-matinal des ouvriers et le vermouth de onze heures des boursiers la consommation ne chôme point.

Des employés de bureau, au galop, prennent un rhum, un café au kirsch, ou un simple verre de byrrh hygiénique et pharmaceutiquement chargé de quinquina. Des facteurs de la poste, au cours de leur tournée de neuf heures, lampent un verre sur le comptoir dans la boutique à tabac. Des déménageurs trinquent en l’honneur du « patron » et se soutiennent un peu à l’aide de quelques chopines rouges, parfois bleues.

Ainsi de suite à l’infini. Mais vers midi moins le

quart, c’est le bar anglais, le bar anglo-américain plutôt, dont le régne commence.

Perché sur une haute chaise, serré dans une jaquette due à un tailor de l’avenue de l’Opéra, portant du linge blanchi à Londres, dit-il, l’anglomane parisien boit des liqueurs américaines.

L’Anglais véritable passe là en courant. Il demande un cocktail, ce mélange de bitter yankee, de sucre, de citron, d’eau glacée et de cognac (à moins qu’à l’eaude-vie ne soient substitués le wisky, le kirsch ou même l’absinthe). Pendant qu’on prépare le laborieux breuvage, il jette un coup d’œil hâtif sur un journal de courses, tout en essayant de saisir dans la conversation ambiante quelque bon tuyau. Le cocktail à la fin servi, il l’avale, paie, et fuit vers une destination inconnue.

Le Parisien anglomane reste là, lui.

Venu vers dix heures du matin, afin de chasser les brumes épaisses amassées en son gosier par les wisky, irish-brandy ou old-tom-gin de la veille, il demande un soda-water. On lui débouche la fiole verte (il y faut une certaine adresse, car dès que le bouchon de verre a basculé, le liquide mousseux s’efforce de partir en feu d’artifice, ou si vous voulez, en eau d’artifice). Dès lors, il boit a belles gorgées, et repousse vers son estomac, brûlant comme un sahara, les brouillards de son arrière-bouche,

quelques-uns prononcent arrière-cuite , étant donné

Page 1