COCKTAIL
que la cuite est ce qu’en termes polis on appelle une forte griserie.
Bientôt l’estomac, lubrifié par le soda, réclame quelque chose de dur. Paulo majora bibamus! Ainsi la terre, après la pluie, s’ouvre pour les semailles fécondes. Et alors commence une série de cocktails, jaunâtres, opalins, verts, bleus, selon la prédominance de telle ou telle liqueur.
L’art de faire un bon cocktail est très réputé. On a vu à l’Exposition Universelle un nègre qui, tenant un verre plein du mélange dans une main, et un verre vide dans l’autre, lançait la liqueur dans l’espace, aller et retour, sous la forme d’un jet demi-circulaire, recevant dans le verre vide ce que lui envoyait le verre plein. Cette prestidigitation était, paraît-il, prodigieusement favorable à la bonne mixture des divers éléments constitutifs du cocktail, lequel a la spécialité non seulement de donner de l’appétit, mais encore, si l’on en croit ses fervents sectateurs, de raffermir les intestins délabrés par le passage des nourritures. Croyez cela, et buvez... de l’eau, dit un méfiant et hygiénique proverbe.
L’appétit enfin venu, ou plus exactement lorsque midi et demi sonne, l’anglomane se dirige vers quelque taverne anglaise, où le rosbif sans sel ni poivre, fade (oh! combien fade!), s’accompagne sur l’assiette de pickles enragés et de moutarde vésicante.
Après le repas, nous percions notre homme de vue . il se livre à ses occupations, qui consistent généralement à aller aux courses, soit sur le mail-coach d’un ami, soit plutôt, pour vingt sous, ou même pour dix, sur un de ces longs breaks à quatre chevaux qui terrifient le passant tardigrade.
Mais nous reverrons l’anglomane à quelque posada (ou bodega ), laquelle, malgré son nom espagnol, est tenue par de purs Londonniens.
Là, entre les tonneaux qui ornent la muraille, bruns sous leurs cercles dorés, il s’assiéra à quelque jolie petite table et humera le nectar select qui est un vin blanc du Portugal à un franc le verre, ou encore les xérès variés (via London), tels le pale sec, le golden doré , le golden doré doux, le brown doré foncé , ou même le old east India (retour des Indes). Le madère, en cette posada, quitte son nom déjà banal pour arborer ceux très britanniques de good young (bon jeune) à soixante centimes le verre, de fuit medium (doux) à soixante-dix centimes et de malmsey à un franc. L’anglomane ne manquera pas non plus de goûter le finest scotch wisky , ou le très vieux americanwisky , ou l’ imsh-wisky , à moins qu’il ne préfère le whiterum , ou le best-Jamaïca-rum, ouïe terrible gin-and-gingerale, composé devant lequel tremblent les plus formidables buveurs.
Le soir nous le retrouverons à l’ Eurêka, dont le nom