‹ Paris qui consommeChapitre 70 sur 114 · UN QUI DINE MAL · texte numérisé non relu

UN QUI DINE MAL

méditative lenteur, pleine du regret de voir disparaître trop vite la chétive provende!

Quel est-il, après tout, ce miséreux? Un ouvrier qui arrive à pied de la Normandie ou de la Gascogne et s’arrête là un instant, avant de reprendre sa course en quête de travail? O lutte pour la vie! Struggle for lifel

Un pauvre diable que sa famille a jeté dans la rue? Un forçat évadé, ou quelque brave locataire expulsé?

Il mange triste, seul, et songe sans doute qu’après ce repas léger il aura la Wallace comme tonneau, quelque suspect dessous de pont pour alcôve ouverte à toutes les bises, et l’âpre perspective d’un dur lendemain.

Pourquoi ne va-t-il pas à l’Hospitalité de Nuit, où, du moins, un bain rafraîchirait ses membres, une soupe réchaufferait son estomac, et un lit le reposerait durant dix bonnes heures?

Est-il arrivé trop tard à la porte de l’établissement hospitalier? ou bien, ayant abusé des entrées, a-t-il été refusé? ou encore, ayant quelque méfait sur la conscience, n’ose-t-il pas se présenter dans ces maisons qui lui paraissent, bien à tort, des souricières de la police?

On ne sait.

Il mange lentement, sous l’œil investigateur du sergot, du flic , qui passe. Ce bon sergot ne comprend pas qu’on pollue avec des pelures et des journaux gras la voie publique, qui évidemment ne doit être salie que par

le crottin des chevaux et les prospectus, et manger dans la rue lui semble une indécence à peu près égale à l’opération contraire.

Le pauvre hère, ayant fini, sent encore un creux vague à l’épigastre, et se demande s’il ira se jeter à l’eau, ou, ce qui serait infiniment préférable, s’il fera un mauvais sort, le coup du père François , à quelque nocturne passant : enfin il s’en va ailleurs, celui qui dîne mal, flairant d’un nez surexcité, devant les hôtels et les restaurants, les exquises odeurs des cuisines mises en effervescence pour Paris qui va dîner.

Tables d’hôte, Pensions de famille.

A sept heures pour la demie, cessation subite et totale de la consommation. Paris dîne. Paris mange. (Ceux qui peuvent et savent élever le dîner à la dignité de consommation, par le raffinement et le scandale du menu, ne commencent qu’une heure plus tard.)

Deux millions et demi de mâchoires fonctionnent, deux millions et demi de viscères s’emplissent!

Nous avons vu plus haut, avec « celui qui dîne mal » le premier degré du dîner.

Gomme échantillon du dîner moyen, on peut prendre la table d’hôte avec son potage, son bœuf, son plat d’entrée, son rôti et son légume.

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