TABLES D’HOTE
Quoi! la table d’hôte existe encore? la table d’hôte de l’inéluctable major et de Gaudissart?
Mais oui, elle fleurit! depuis le centre de Paris, depuis la rue du Mail où fonctionne Richardot et son fdet de bœuf immortalisé par une affiche de Ghéret, jusqu’aux extrémités, à Batignolles, aux Ternes, à Neuilly, à Passy, à Saint-Mandé, où elle pullule sous le nom modernisé de Pension de Famille , ou sous le nom anglaisé de Family House. On y trouve encore la grave patronne, on y voit des messieurs mûrs, petits rentiers, vieux employés, militaires en retraite, des femmes âgées et vénérables, quelques jeunes filles presque blettes; habitués logeant généralement dans la maison qui constitue une sorte d’hôtel avec une table où se réunissent des pensionnaires. Le fameux major s’y épanouit encore. Voici l’inamovible surtout de table, les fleurs artificielles; on y pourrait aussi voir, appendu au mur, le répertoire d’estampes qui a fait les délices du gouvernement de Juillet, et même le Convoi du Pauvre de Vigneron, cette image funèbre qui nous fait penser aux croque-morts et nous rappelle que ces messieurs, les « porteurs des pompes », appellent « saumon » un défunt riche, « hareng » un pauvre, « éperlan » un enfant, et que pour eux un enterrement est un « pot-au-feu », et un service de bout de l’an, un « pot-au-feu sans viande » !
Il est encore d’autres tables d’hôte que la pension de
famille, et plus modernes. Telle la table d’hôte du quartier Latin où ne s’installa jamais nul major, mais où trône quelque vieil étudiant de dixième année capable d’en remontrer en fait d’histoires, d’historiettes et de fumisteries au plus robuste Gaudissart. C’est lui qui demande, après tant d’années, au néophyte arrivé de province et qui se destine à la magistrature :
— Que font, en droit civil, les corneilles qui abattent des noix?
Comme le débutant ne répond rien, le major-vétéran répond pour lui :
— Une corneille qui abat des noix, jeune ignorant, fait d’un bien immeuble un bien meuble !
C’est encore lui qui interroge le novice carabin :
— La stérilité est-elle héréditaire?
Ce à quoi l’interpellé, ému par les nombreux verres de fine (ah! quelle fine!), répond:
— Cela dépend!
Alors, avec sa grosse voix, l’étudiant de dixième année, le chef de la table d’hôte, déclare :
— Cela ne dépend pas. La stérilité ne peut pas plus être héréditaire, en médecine, que l’on ne peut en droit épouser la sœur de sa veuve !
Là-dessus, l’impétrant interloqué paie une tournée générale, ou de vieux bordeaux, ou de chartreuse, ou plus tard, durant la soirée, d’as de cœur dans des