DINER EN TÊTES
choses au point, un mien ami, en ce cas, fait passer la figure de ses serviteurs au cirage, leur met des fers aux pieds et un anneau au nez. Gela rétablit les situations.
Aux entrées (telles que Filet de bœuf à la Godard, Selle de renne moscovite, Jambon d’York aux niocchi, Poulardes truffées braisées à l’étuvée, Homard à V américaine, Timbale de queues cl écrevisses à la Nantua, Aspic de grives des Alpes, Cuissot de chevreuil à la Nemrod, — une jolie manière de dire chevreuil chasseur, — Côtelettes de volailles périgourdines , Chaud-Froid de mauviettes , Œufs de vanneau à la Néva, etc. etc., légère détente; commencement des conversations : voisins et voisines cherchent un terrain commun, une entrée en matière. Bruit modéré. A l’arrivée de la pièce à sensation, obligation absolue de se récrier, et compliments à la maîtresse de maison sur la beauté de son dîner.
Aux sorbets ( Punch à la romaine, Spoom au champagne ) suite de la détente; le bruit des conversations monte comme le thermomètre. Salle à manger et convives s’échauffent, positivement!
Avec ou sans têtes, le dîner, aux rôts ( Poulardes truffées, Hérisson de foies gras glacés) s’anime : chacun a lié
partie avec sa voisine (méditer Brillat-Savarin et l’effet de la truffe); les estomacs sont satisfaits, la température monte encore. Tout le monde parle à la fois. C’est une volière de perroquets.
Donc, la suite [Asperges à la crème , Petits Pois à la française, Cardons à la moelle, Salade misse) n'a aucun succès. On n’a plus faim. Inutilement aussi est proposé à l’oreille le dilemme : Pontet-Canet ou Chambertin? Chdteau-Quelconque ou Clos-de -n’’ importe- Qui? Les hommes boivent peu ; les femmes point. Quelques-unes, même, ont mis à plat leur verre à champagne : signe qu’elles ne se laissent point tenter par les séductions de ce vin émoustillant.
Ici, théoriquement, le dîner est fini. Dans la pratique, au contraire, un second dîner commence, aussi long que le premier, à partir de la glace (dont le nom varie chaque année pour prendre celui d’un personnage de la dernière pièce en vogue, devenant tour à tour Nélusko, Dora, Fédora, Théodora, Strogoff, Mascotte, Tosca, Miss Helyett, et ainsi de suite). On est amené tout naturellement à causer théâtre : ressource infinie et toujours saisie par le Parisien avec un plaisir sincère.
Quelques hommes se désucrent en osant toucher au fromage, enfoncer le couteau dans le Camembert ou plonger la tarière dans le Stilton.
Puis c’est la circulation des desserts [Baba, Brioche mousseline , Croquenbouche , Nougat, Quartiers de pommes et