‹ Paris qui consommeChapitre 79 sur 114 · CABINET PARTICULIER · texte numérisé non relu

CABINET PARTICULIER

Or, ces mets, bisque d’écrevisse, poisson, légumes, rôtis, primeurs, fruits rarissimes, et le champagne frappé à dix-sept francs la bouteille, auront le sort commun d’être à peine goûtés, déchiquetés modérément : car le but avéré du cabinet particulier n’est point finalement une absorption, mais une série de phrases flirteuses et d’engagements amoureux.

Le résultat obtenu par l’entreprenant seigneur qui paiera le festin ne sera pas souvent considérable : un

feuilletage de dentelles, un baiser peut-être ; puis en

revanche une addition fantasmagorique , cynique , qui met, en taxant la consommation effective à 2 fr. 60, prix des Halles, le baiser à 119 fr. 50 : pourboire, 10 francs.

Si c’est un souper, l’addition monte encore; il est vrai que ce que nous appellerons le chiffonnage est, grâce à la fièvre nocturne, plus rémunérateur.

Étonnez-vous donc maintenant que le Parisien limité de ressources préfère avoir recours à un cabinet particulier roulant, à deux francs vingt-cinq l’heure : au « fiacre 117 ». Allons, cocher, au Bois! Et les stores baissés, le train intérieur va être caractéristiquement en raison inverse de celui du cheval. Celui-ci part avec quelque velléité de

galop au Boulevard, passe au trot aux Champs-Elysées, au pas dans le Bois, et reprend de nouveau une louable vitesse à la rentrée rue Boyale. A l’intérieur le mouvement est amiante aux Champs-Elysées, allegretto vivace à l’Avenue , scherzo à l’entrée du Bois , appassionato furioso aux Acacias, point d’orgue à la Cascade, da capo autour du Lac, amiante a tempo au Boulevard. Comptez deux cents mesures pour rien.

On ne fait pas que dîner ou souper en cabinet particulier, on y déjeune aussi, et alors il n’y a pas de femmes, mais seulement des hommes qui sont venus là pour traiter quelque affaire.

Le déjeuner d’affaires en cabinet particulier est une des jolies mystifications parisiennes.

Voici, à peu près, comment les choses se passent.

Un boulevardier en avise un autre et lui dit :

— Pour l’affaire dont vous m’avez parlé, je crois tenir l’intermédiaire qui doit vous aboucher avec le ministre de l’Agriculture.

— Parfait !

— Il s’agit de nous rencontrer pour causer à l’aise.

— Eh bien, répond le boulevardier n° 2, réunissons-

Page 1