AUX AMBASSADEURS
spectacle en des places privilégiées. Or le privilège des dites places consiste à être les plus mauvaises de toutes, si éloignées de la scène (!) que la musique (!) ne vous arrivera que sous forme d’éructations intermittentes des cuivres, que lavoix(!)ne parvient pas jusqu’à vos oreilles, que les chanteurs (!) ne vous apparaissent que dans un fond de la plus lointaine perspective, et qu’enfin les chanteuses (!) se résolvent pour vous en deux bras haut gantés de noir faisant le grand écart aux côtés d’une poitrine copieusement décolletée. Vous n’avez même pas la ressource de voir de face ce qui constitue la caractéristique et la curiosité du lieu : le public des premiers rangs poussant des cris d’animaux, accompagnant les refrains en chœur, et se livrant à des « fumisteries » variées, pour se faire croire qu’il s’amuse.
Maintenant, si vous êtes sceptique et content de peu, vous pouvez vous consoler en vous disant que votre éloignement ne vous permettra pas de distinguer un des « clous » de la soirée : un pitre qui a des jambes maigres comme des pattes de faucheux, et des bras longs à entourer son propre corps comme la pieuvre saisissant sa proie; cette curiosité anatomique s’habille en danseuse; c’est le dernier mot de la dégradation humaine. Vous pouvez aussi philosopher sur le bon tour joué par la consommation au public qui est venu s’entasser sous vos pieds.
La consommation favorite est ici la cerise à l’eau-devie : en abrégé, « une cerise. » On la demande trois fois sur quatre.
Véritable consommation-bonneteau. Que fait le joueur de bonneteau? Il vous provoque, en incitant chez vous la presque certitude de gagner; après quoi il vous plume. Ainsi fait la cerise à l’eau-de-vie, la consommation de café-concert. « Consens d’abord à me payer le prix exorbitant de trois francs », dit-elle au spectateur, « et je t’amuserai pour l’argent, te ferai passer unê soirée agréable. »
Et, les trois francs versés, s’ensuit l’exécution d’un programme dont l’idiotie, panachée d’obscène, est célèbre, et pour l’audition duquel on vient souper au prix catapultueux de cabinet particulier, et même, — ceci est le dernier nouveau, — on loue des loges en plein air, où l’on paraît en habit : le pschuttisme et le gommisme se mettant partout!
Pendant qu’à l’intérieur ils cherchent à exprimer de la recette tout ce qu’elle peut donner, et jusqu’à la dernière goutte, les cafés-concerts d’été s’entourent de talus et d’opaques barrières de végétation, afin que l’ineptie et le crapulisme de ce qui s’y chante ne puisse plus filtrer jusqu’au populaire qui se presse à l’extérieur dans l’espérance de saisir au passage le cher profil du comique favori, ou quelques mots de la dernière « scie ».